L’image a sidéré Kinshasa. Joseph Kabila, 54 ans, 18 ans au pouvoir, intronisé à Goma président du Front pour la refondation de la Nation, désormais la vitrine politique du défunt AFC/M23 qui occupe Goma et Bukavu. Pour le pouvoir et certains fidèles du président de la République honoraire, c’est la trahison ultime, qui pourrait appeler une deuxième condamnation à mort. Pour une partie de la communauté internationale, c’est peut-être, paradoxalement, l’accélérateur qui manquait.Car le 29 septembre 2026, soit onze jours avant l’intronisation de Kabila, le chef de la MONUSCO a changé la donne à New York.
Devant le Conseil de sécurité, James Swan, Représentant spécial du Secrétaire général, a salué l’annonce par Félix Tshisekedi en août d’un dialogue national, mais en fixant les conditions onusiennes. Un dialogue qui doit être, selon ses mots, «inclusif, garantissant une large participation, conduit par des facilitateurs bénéficiant de la confiance de l’ensemble des parties prenantes et permettant d’aborder en profondeur les priorités nationales les plus urgentes». Et il a ajouté l’essentiel: préserver l’espace civique, garantir les libertés fondamentales et faire preuve de tolérance politique pour créer les conditions d’une participation inclusive.
L’«inclusif» érigé en doctrine
L’Union africaine lui emboîte le pas dix jours plus tard. Le 9 octobre, le Panel des Facilitateurs de l’UA publie son communiqué après ses consultations tenues à Goma le 5 octobre. La délégation, conduite par Sahle-Work Zewde, ancienne Présidente d’Éthiopie et vice-présidente du Panel, avec Uhuru Kenyatta et Mokgweetsi Masisi, indique avoir rencontré à Goma la MONUSCO, OCHA, le CICR, le Mécanisme conjoint de vérification élargi -EJVM- et… l’AFC/M23.
Le communiqué est limpide et reprend la doctrine onusienne: «Le Panel a réaffirmé qu’une paix durable exige un dialogue politique et a encouragé la poursuite de l’engagement de bonne foi dans le processus de Doha». Et d’appeler au «strict respect des engagements de cessez-le-feu» et à s’abstenir de toute action qui pourrait saper le processus. L’UA y ajoute l’urgence humanitaire -protection des civils, notamment femmes et filles, prévention des violences sexuelles, accès humanitaire sans entrave- tout en réaffirmant «son attachement à la souveraineté, à l’unité et à l’intégrité territoriale de la RDC».
Pour la première fois, ONU et UA ne parlent plus seulement de la crise sécuritaire, mais, selon les mots de Swan, «des divergences politiques qui persistent sur certaines questions liées à la gouvernance et aux réformes institutionnelles». Le mot «inclusif» n’est pas dérisoire. Il vise directement la conception de Kinshasa, qui veut un dialogue sous contrôle, sans partage du pouvoir, réservé aux forces «attachées à la République et au rejet de la violence». C’est dans ce cadre que la création du FRN prend un autre sens.
Depuis deux ans, la guerre de l’Est est dans une impasse. Ni les FARDC, ni les Wazalendo, ni la force de la SADC n’ont repris le Kivu. Les rebelles ont dû quitter Uvira, troisième ville tombée dans leur escarcelle, après des pressions internationales et des menaces de sanctions des États-Unis. Le constat de la MONUSCO est sans équivoque: il existe «un large consensus sur la nécessité d’un dialogue national», mais il ne peut pas se limiter à des consultations dont le cadre serait fixé unilatéralement par le pouvoir.
Scénario du paria sanctionné à l’interlocuteur incontournable
En se mettant à la tête du FRN, Kabila offre au M23 ce qui lui faisait défaut: une façade politique nationale. Corneille Nangaa était invendable. Un ancien chef d’État, même condamné à mort le 30 septembre 2025 pour direction de la rébellion, et même sanctionné par les États-Unis le 30 avril 2026 par l’OFAC pour «soutien à l’AFC/M23», soutien financier à la coalition, encouragement aux défections au sein des FARDC et tentative de lancer des attaques depuis l’extérieur pour déstabiliser Kinshasa et regagner de l’influence politique, devient un interlocuteur incontournable pour une médiation neutre.
Le scénario que poussent désormais ouvertement l’ONU, l’UA, Luanda et Doha est celui de Sun City en 2002: gel de la peine de mort, suspension des poursuites comme en 2013, table ronde avec facilitateurs neutres acceptés par tous, y compris Kabila et l’opposition non armée de la C64 -Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga- qui vient justement de saluer l’appel de James Swan.
Reste l’obstacle. Félix Tshisekedi considère que discuter avec toute rébellion, tout supplétif -et le FRN ne pourrait échapper à cette logique- c’est légitimer l’agression rwandaise, consacrer l’annexion et récompenser la trahison.
Pourtant, ce n’est plus Kabila qui demande à être inclus aux négociations politiques, c’est l’ONU et l’UA qui demandent à Kinshasa d’inclure tous les acteurs qui comptent, y compris Kabila et l’ex-AFC/M23 qu’elles viennent de recevoir à Goma. Voici que le condamné à mort saisit l’opportunité et s’engouffre dans la brèche.




