
25 ans après les affrontements sanglants entre armées rwandaise et ougandaise à Kisangani, le documentaire du FRIVAO retrace avec intensité l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire de la République Démocratique du Congo. Du 5 au 10 juin 2000, Kisangani a été le théâtre d’un affrontement meurtrier entre les troupes rwandaises et ougandaises, en pleine zone urbaine.
En six jours, la ville a essuyé plus de 6.600 obus et déploré plus d’un millier de morts, selon les chiffres disponibles. Les stigmates de cette guerre, que l’histoire a retenue sous le nom de “Guerre des Six Jours”, restent visibles sur les murs comme dans les mémoires. Un quart de siècle plus tard, un film-documentaire produit par l’agence DIVO, avec l’appui financier du Fonds spécial de répartition de l’indemnisation aux victimes des activités illicites de l’Ouganda -FRIVAO-, vient donner la parole aux survivants et aux témoins de l’horreur.
Projeté en avant-première ce jeudi 5 juin à la salle Showbuzz de Kinshasa, dans le cadre de la commémoration du 25e anniversaire de ces événements tragiques, le documentaire vise à faire œuvre de mémoire. «Oublier serait trahir les morts, trahir les vivants et trahir l’avenir», a résumé le journaliste Willy Kalengayi, maître de cérémonie de cette projection.
Pendant plus d’une heure, images d’archives, témoignages bouleversants et récits de rescapés ont retracé les heures sombres d’une ville martyrisée. Le Dr Dieudonné Mata, aujourd’hui médecin-directeur des Cliniques universitaires de Kisangani -CUK-, a partagé un récit poignant de ces jours infernaux. À l’époque jeune chirurgien, il a vu affluer les blessés dès la première demi-heure des combats. «C’était l’ouverture de la porte de l’enfer pour Kisangani. Les blessés arrivaient par vagues», témoigne-t-il dans le documentaire, se souvenant de l’hôpital transformé en refuge de fortune. Il aura fallu deux mois avant une reprise partielle des activités hospitalières. Un quart de siècle plus tard, le Dr Mata affirme ne toujours pas avoir guéri de ce traumatisme.
Parmi les figures clés du projet, Chançard Bolukola, actuel coordonnateur du FRIVAO, est lui-même une victime de cette guerre. Il n’avait que deux ans au moment des faits. Aujourd’hui encore, ses souvenirs sont flous, mais les séquelles demeurent.
«Je ne comprenais rien. Maman devait inventer des justifications. Cette guerre a produit des orphelins», confie-t-il avec émotion.
Ce documentaire n’est pas qu’un hommage: il s’inscrit dans un processus plus vaste de reconstruction mémorielle et de reconnaissance des droits des victimes. Il donne aussi la parole aux institutions publiques et parapubliques engagées dans la justice réparatrice.
Rwanda: le silence qui blesse, Ouganda: l’indemnisation sans réconciliation
Si l’Ouganda a été condamné en 2005 par la Cour internationale de justice à verser 325 millions de dollars à la RDC pour ses activités illicites sur le territoire congolais, le Rwanda, lui, continue de nier toute responsabilité. Cette posture, vécue comme une provocation, nourrit toujours un fort ressentiment à Kisangani, où le mot «justice» demeure un vœu pieux pour de nombreux habitants. «Le Rwanda et l’Ouganda doivent demander pardon», a martelé la coordonnatrice provinciale du Conseil national des droits de l’Homme -CNDH-, rappelant le sentiment d’impunité encore prégnant.
Le politologue Alphonse Maindo souligne que cette absence de reconnaissance aggrave le sentiment d’abandon des Boyomais. Les infrastructures détruites n’ont jamais été restaurées, et les cicatrices physiques comme psychologiques peinent à se refermer. En érigeant un mémorial à Kisangani, prévu sur un site où reposent plusieurs fosses communes, et en diffusant largement ce film, le FRIVAO entend ancrer durablement ce pan de l’histoire dans la mémoire nationale. Pour que plus jamais un tel drame ne soit relégué dans l’oubli.
WIDAL

