
Signataire du document, le président rwandais s’était engagé, comme ses homologues de la région, à «respecter la souveraineté et l’intégrité» de la RD-Congo et à «ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures, ni fournir une assistance aux groupes armés». Une décennie plus tard,
le maître de Kigali placé devant ses responsabilités…
Situation toujours tendue dans l’Est de la RD-Congo où l’armée rwandaise, sous couvert des rebelles du M23, occupent de larges pans du territoire alors que Kinshasa refuse toujours d’engager un dialogue direct avec l’Alliance fleuve Congo. La semaine dernière, les rebelles ont conquis de nouvelles localités au Sud-Kivu malgré la pression de la Communauté internationale pour le retrait des troupes rwandaises du territoire RD-congolais. Dans ce décor atypique, Dr Denis Mukwege a été le seul à se souvenir du 12ème anniversaire de l’Accord-cadre d’Addis Abeba pour la paix, la sécurité et la coopération en RD-Congo et dans la région.
Le 24 février 2013, onze chefs d’État avaient conclu un pacte face aux «cycles de conflit récurrents et des violences persistantes» dans l’Est de la RD-Congo, malgré «d’importants progrès» au pays, notamment le processus de paix national et régional et les réformes entreprises pour la reprise économique et la démocratisation du pays. «Les conséquences de cette violence ont été plus que dévastatrices», avaient reconnu ces onze dirigeants, s’engageant en même temps à «ne pas s’ingérer dans les affaires intÉrieures des États voisins» et à «ne pas tolérer, ni fournir une assistance ou un soutien quelconque à des groupes armés».
Douze ans après, l’Accord-cadre souffre toujours d’application. Depuis près de cinq ans, Kigali semble naviguer à contre-courant de ses engagements à «respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale» de la RD-Congo.De quoi faire dire à Mukwege que la RD-Congo se retrouve désormais sous une «menace existentielle sans précédent».
Cette conclusion découle de la situation sur le terrain où Kigali a désormais placé des «administrations parallèles illégitimes» dans les provinces du Nord et Sud-Kivu, en violation de la Charte des Nations Unies et du droit international. «Les pays et les institutions partenaires de la RD-Congo, notamment les co-garants de l’Accord-cadre, ne peuvent plus accepter ou tolérer ces violations flagrantes du droit international sans réagir avec fermeté», a exhorté Denis Mukwege.
Pour l’unique prix Nobel de la paix de la RD-Congo, l’Accord-cadre d’Addis-Abeba doit être de stricte application. «Il s’agit du seul accord de paix visant à traiter des causes profondes de la violence armée et de l’instabilité», a-t-il déclaré, appelant à sa revitalisation alors que, douze ans après, «les promesses sont loin [d’avoir été] réalisées».
«Il est regrettable de constater que le manque de volonté politique des autorités RD-congolaises couplé à la mauvaise foi des États déstabilisateurs de la région et au déficit de mobilisation diplomatique des institutions co-garantes aient abouti au pourrissement d’une situation qui menace aujourd’hui la paix et la sécurité internationales», a tapé Mukwege.
En effet, l’Accord-cadre d’Addis-Abeba est assorti des engagements à trois niveaux: la RD-Congo, les autres États signataires -la sous-région- et la Communauté internationale. Kinshasa devrait notamment «continuer et approfondir la réforme [de son] secteur de la sécurité», «consolider l’autorité de l’État», et empêcher les groupes armés de déstabiliser ses voisins. Si beaucoup de choses ont été faites, le chemin semble encore long.
En 2023, le gouvernement RD-congolais avait initié une réévaluation de l’accord en vue de «faire des propositions pour renforcer ou amender» le texte. A l’époque, Ntumba Luaba, coordonnateur du Mécanisme national de suivi -MNS-, avait jugé l’accord «assez déséquilibré» avec beaucoup d’obligations la RD-Congo. «Nous voulons que la responsabilité puisse incomber à tous les États de la région», avait-t-il exigé.
Plus d’une année après, aucune grande avancée, mais le Nobel de la paix y croit toujours. «Il n’est jamais trop tard pour agir et adopter des mesures urgentes et décisives pour faire pression sur les forces d’agression et d’occupation et endiguer l’escalade de la crise», a-t-il insisté, non sans appeler à un passage des paroles vers les actes afin d’apporter la paix aux populations de l’Est.
«Le non- respect des engagements pris par les signataires de l’Accord-Cadre ainsi que des appels répétés au cessez-le-feu immédiat et au retrait sans condition des zones occupées par l’armée rwandaise et du M23 doivent impérativement être assortis de sanctions vigoureuses et de la suspension de la coopération militaire et sécuritaire par tous les États et les institutions qui bénéficient de leviers sur les parties au conflit», a alors proposé le candidat à la présidentielle de 2023.
A sa signature en 2013, l’Accord-cadre d’Addis-Abeba dénonçait l’utilisation des «actes de violence sexuelle et de graves violations des droits de l’homme» comme des «armes de guerre» mais aussi le déplacement massif des populations civiles. Des questions encore plus actuelles aujourd’hui, bloquant littéralement la mise en œuvre du programme national de reconstruction, de réforme du secteur de la sécurité et d’éradication de la pauvreté en RD-Congo.
Cet accord s’était alors proposé de «s’atteler aux causes profondes du conflit et de mettre un terme aux cycles de violence récurrents».
Au total, onze présidents de la région avaient paraphé le document final, directement ou via leurs délégués: Joseph Kabila de la RD-Congo, Paul Kagame du Rwanda, François Bozize de la République centrafricaine, José Eduardo Dos Santos d’Angola, Pierre Nkurunziza du Burundi, Denis Sassou Nguesso du Congo-Brazzaville, Salva Kirr du Soudan du Sud, Jacob Zuma de l’Afrique du Sud, Yoweri Museveni de l’Ouganda, Michael Chilufya de la Zambie et Jakaya Kikwete de la Tanzanie.
WIDAL


