
C’est un chiffre qui, à lui seul, résume l’ampleur de la crise urbaine congolaise. Quatre millions. C’est le déficit de logements que la République démocratique du Congo accumule, selon ONU-Habitat. De Kinshasa à Lubumbashi, il se traduit par une pression locative insoutenable et l’extension continue des quartiers informels.Le 28 août 2026, en Conseil des ministres, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a choisi de faire de ce constat un objet politique. Dans sa communication, elle ne parle plus d’un simple «défi sectoriel», mais d’un «enjeu stratégique de souveraineté économique, de justice sociale et de stabilité politique». La formule dit tout: la question du logement n’est plus cantonnée à l’Urbanisme, elle touche au contrat social. Cette montée en gamme intervient alors que l’instrument censé porter la politique publique a fait défaut. Le gouvernement avait mis en place une réforme institutionnelle dont le pilier central devait être le Fonds National de l’Habitat, le FONHAB. L’architecture était cohérente: doter l’Etat d’un véhicule financier capable de centraliser et de flécher les ressources vers le logement social.
Mais l’Etat n’a pas pu financer son propre instrument. C’est le constat lucide que dresse Mme Suminwa: «les contraintes structurelles pesant sur les finances publiques n’ont pas permis la mobilisation effective de la dotation initiale nécessaire à son fonctionnement». Autrement dit, le FONHAB est resté une institution sans moyens, et la réforme a produit ce que la Première ministre décrit comme un «décalage durable entre les attentes légitimes des populations et les capacités d’intervention de l’État».
Pour sortir de cette impasse budgétaire, la cheffe du gouvernement opère un changement de doctrine. Elle instruit le ministre d’Etat à l’Urbanisme et Habitat et le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde, d’étudier «la mise en place d’un instrument financier doté de prérogatives bancaires complètes» et d’engager «les modalités opérationnelles permettant de transformer le Fonds national de l’Habitat -FONHAB- en une Banque publique de l’habitat». Le glissement sémantique est essentiel. Il ne s’agit plus d’un fonds budgétaire dépendant d’une dotation annuelle du Trésor, mais d’une banque. Une banque qui, par nature, ne dépense pas seulement, mais lève, prête et fait circuler.
Le modèle invoqué est africain. La communication cite le Sénégal avec la Banque de l’Habitat du Sénégal, la Tunisie, le Burundi ou la République du Congo. Tous ont fait le même diagnostic: sans institution spécialisée capable de porter du crédit long, le marché du logement ne décolle pas. Car c’est là que réside le nœud congolais. En l’absence d’un marché hypothécaire structuré, l’accès à la propriété reste conditionné au paiement comptant. Une aberration dans un pays où le pouvoir d’achat est faible. Une banque publique de l’habitat aurait ainsi trois fonctions.
La première, mobiliser l’épargne longue. Auprès des institutionnels, des assureurs, de la diaspora ou sur les marchés de capitaux, à l’image de la récente opération d’eurobond menée par le ministère des Finances. La seconde, structurer enfin un crédit hypothécaire à 15 ou 20 ans, inexistant aujourd’hui. La troisième, valoriser le patrimoine immobilier de l’Etat, vaste mais peu rentable, pour en faire un levier et attirer l’investissement privé dans le logement social et intermédiaire. Dans l’esprit de la Primature, les dividendes dépasseraient le seul secteur. Une telle banque «sécuriserait les programmes de logements sociaux», «structurerait le système financier national» et «favoriserait une croissance inclusive en créant des emplois». Le secteur du bâtiment et des travaux publics est, en effet, l’un des plus intensifs en main-d’œuvre.
Reste l’exécution. La transformation d’un fonds en établissement bancaire de plein exercice suppose de régler des questions de capital initial, de gouvernance prudentielle et de supervision par la Banque centrale du Congo. C’est tout l’objet de la mission confiée au tandem Urbanisme-Finances, conformément aux orientations du Programme d’Actions du Gouvernement.
Si elle aboutit, la réforme donnerait au FONHAB ce qui lui a toujours manqué: non pas une subvention, mais un bilan.
Natine K.
