
«Il y a des rebelles dans l’Est, mais ici, à Kinshasa, nous faisons face aux rebelles fiscaux»: le ton est donné. C’est une scène inhabituelle dans le retail kinois. En pleine journée, dans la lumière des grandes surfaces, un homme en costume bleu marine, teint clair, chemise blanche et cravate rayée, téléphone en main, contrôle lui-même un ticket de caisse au comptoir. C’est bien Barnabé Muakadi Muamba, Directeur général de la Direction générale des Impôts -DGI-, personnellement descendu sur le terrain pour vérifier l’application de la facture normalisée. La séquence, filmée jeudi au GG Mart du boulevard du 30 Juin à Kinshasa et devenue virale, résume à elle seule le tournant pris par l’administration fiscale depuis le 5 octobre 2026. Après plusieurs mois de sensibilisation, de moratoires et de pédagogie autour de la réforme, la DGI est passée en phase répressive. Désormais, c’est le contrôle, le constat et la sanction. Dans la vidéo, on entend le DG, sec: «Il s’entête, on va fermer». Cette phrase courte traduit la doctrine Muakadi sur ce dossier: aucune tolérance pour la double facturation.
Le schéma, décrit par les équipes sur place et confirmé par les journalistes présents dans la suite du manager de la DGI, est devenu un classique dans les grandes surfaces de la capitale: «GG Mart, sur le boulevard du 30 Juin: flagrant délit. Le supermarché utilise un double système de facturation. Deux responsables indiens ont été pris en flagrant délit alors qu’ils ordonnaient le basculement vers le système de la facture normalisée. Leurs identités ont été relevées par les responsables de la DGI», a tweeté Pascal Mulegwa. Concrètement, le dispositif est «Off» par défaut. La caisse édite une facture commerciale classique, non tracée, qui permet de minorer le chiffre d’affaires et de contourner la TVA. Le système normalisé, avec QR Code et code unique DEF -Dispositif Électronique Fiscal-, n’est basculé en «On» que lorsque le client l’exige ou, comme ce jour, lorsque la DGI débarque avec caméras.
C’est ce que Barnabé Muakadi est venu vérifier lui-même. Entouré de son staff, il ne se contente plus de regarder des registres. Il scanne le ticket avec l’application officielle FACNO RDC, disponible sur Google Play Store, pour voir si la facture remonte en temps réel dans les serveurs de la DGI. Si le QR Code n’est pas authentifié, la fraude est constituée.
La tournée des flagrants délits: du 30 Juin au Fleuve Congo
L’opération ne s’est pas arrêtée à GG Mart. Elle s’est étendue, méthodique, à presque tout le circuit haut de gamme de Kinshasa. À l’étape du Fleuve Congo Hôtel, même constat: l’établissement rechigne à se conformer à l’obligation d’émettre la facture normalisée. La scène, particulièrement tendue, a vu le DG s’emporter: «Vous êtes des rebelles, des ennemis de ce pays, vous volez la TVA!», lance-t-il, exigeant la présence du directeur de l’hôtel. Mais ce dernier se fait porter absent. La réaction du patron des impôts est sans équivoque: «Dès demain, vous serez sanctionnés».
À City Market, la flagrance est totale. Le supermarché utilise l’ancien système et la facture normalisée en parallèle. Une fraude organisée. Même scénario chez Kin Marché. Le constat est identique: l’entreprise ne s’est pas encore conformée à la facture normalisée.
Dans un fil publié en fin de journée, Pascal Mulegwa résume l’ampleur du désastre: «Kin Marché, Suisse Mart, Regal, SK, GG Mart et City Market… aucun bon élève en matière de facture normalisée. Les manquements constatés dans ces établissements laissent apparaître une fraude fiscale organisée».
À l’étape d’Orca, selon le même récit, c’était la panique: «Pris de court, un gestionnaire a failli avancer que la facture était émise “en ligne”, avant de se faire sèchement sermonner. Une scène qui en dit long sur les difficultés rencontrées lors de cette opération de contrôle fiscal». Au total, ce sont donc huit opérateurs majeurs qui ont été pris en faute en une seule journée, dessinant le visage d’une résistance passive du commerce moderne à la réforme. C’est lors de cette tournée que le DG a lâché sa formule choc, désormais reprise sur tous les réseaux: «Il y a des rebelles dans l’Est, mais ici, à Kinshasa, nous faisons face aux rebelles fiscaux».
L’enjeu d’une réforme vitrine pour les recettes de l’État
Au-delà de la formule, l’enjeu est stratégique. La facture normalisée est la réforme vitrine du mandat de Barnabé Muakadi à la tête de la DGI. Portée par le ministère des Finances sous la tutelle de Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, elle vise à améliorer la traçabilité des opérations commerciales, à lutter contre la fraude et à élargir l’assiette fiscale. Sous sa conduite, la régie est passée, selon les chiffres officiels, d’une mobilisation annuelle de 1,9 milliard de dollars à plus de 7 milliards de dollars. La facture normalisée doit permettre de tripler encore les recettes intérieures en sécurisant la TVA, principale source de coulage.
Désormais, les axes de contrôle sont clairs et rappelés dans tous les communiqués: le caractère obligatoire de l’émission de la facture normalisée via un DEF est pleinement effectif. La fin des moratoires marque le début d’une application stricte. Les agents vérifient la délivrance effective de la facture au client final et la conformité des dispositifs et systèmes utilisés par les assujettis.
Le rôle des consommateurs devient central. Le ministère des Finances et la DGI les invitent à exiger systématiquement la facture normalisée, à scanner le QR Code via FACNO RDC pour vérifier son authenticité, et à signaler tout manquement. Une prime via mobile money est même prévue pour les lanceurs d’alerte. Les sanctions, elles, sont lourdes: rejet de déduction de TVA et sanctions fiscales prévues par la législation en vigueur.
En descendant lui-même dans les rayons, en plein jour dans les supermarchés, Barnabé Muakadi a voulu envoyer un message qui ne souffre d’aucune ambiguïté: la réforme n’est plus négociable. Si l’on en croit la fermeté affichée à GG Mart et au Fleuve Congo Hôtel, la prochaine étape ne sera plus le sermon, mais la fermeture administrative.





