
2.378 morts en 90 jours. Le chiffre est officiel. Il émane du ministre lui-même. Le 18 août, devant la presse à Kinshasa, le ministre de la Santé, le Dr Samuel Roger Kamba, présente le bilan de l’épidémie d’Ebola Bundibugyo qui sévit depuis le 15 mai dans l’Est du pays: 2.378 morts exactement pour 5.021 cas confirmés. Soit une létalité de 47,4%. En 90 jours, la dix-septième épidémie d’Ebola qu’a connue la République Démocratique du Congo est devenue la plus meurtrière. Cinq jours plus tard, le 23 août, le bilan s’est encore alourdi: 2.557 décès enregistrés sur 5.375 cas confirmés, soit une létalité de 47,5%. 179 morts supplémentaires en 120 heures. L’épidémie n’a pas ralenti, elle a accéléré.
«C’est pour en atténuer la portée que le ministre avait, le 18 août, tenu des propos qui constituent, au regard des données épidémiologiques, une faute de raisonnement», explique un expert au sein de l’Administration de la Santé publique. «Notre système de santé ne s’occupe pas que d’Ebola. Nous aurons plus de morts cette année par paludisme, par tuberculose, par VIH, les femmes qui accouchent, les nouveaux-nés, la malnutrition, tout ça est beaucoup plus. Au niveau international les risques sont très faibles», a déclaré le ministre Kamba.
L’expert sort les archives. Selon lui, pris isolément, le premier terme de la comparaison est exact. Selon le Programme national de lutte contre le paludisme -PNLP-, la République Démocratique du Congo a enregistré 21.695 décès dus au paludisme en 2024, pour plus de 29 millions de cas. Soit une moyenne de 59,4 morts par jour. Rapportée à la fenêtre de 90 jours de l’épidémie d’Ebola, du 15 mai au 18 août, la mortalité palustre aurait causé 5.349 morts au niveau national, contre 2.378 pour Ebola. A l’échelle du pays et sur une période équivalente, le paludisme tue donc 2,2 fois plus qu’Ebola. «C’est le seul point où la démonstration ministérielle tient. Pour le reste, elle achoppe sur trois biais», estime l’expert.
Un biais géographique, d’abord. Les 5.349 morts du paludisme sont distribués sur l’ensemble du territoire, 26 provinces et 519 zones de santé, et relèvent d’une endémie structurelle. Les 2.378 morts d’Ebola sont, selon les données mêmes du ministère, concentrés à 85-90% dans la seule province de l’Ituri, dont 80% dans cinq à six zones de santé, sur un total de 56 zones touchées dans six provinces de l’Est. Il s’agit moins d’un bruit de fond national que d’une hécatombe localisée d’une densité exceptionnelle.
Un biais médical, ensuite. Le paludisme se diagnostique avec un test rapide à un dollar et se traite avec une combinaison à base d’artémisinine -ACT- à un dollar. Le pronostic est connu. Pour la souche Bundibugyo, le ministre l’a lui-même reconnu: il n’existe à ce jour ni vaccin homologué, ni traitement spécifique. Mettre sur le même plan une pathologie que l’on sait prendre en charge et un virus émergent pour lequel on ne dispose d’aucune contre-mesure médicale relève d’une fausse symétrie.
Un biais cinétique, enfin. «Le paludisme est stable, avec une mortalité quotidienne relativement constante. L’épidémie de Bundibugyo est, elle, exponentielle. Partie de zéro le 15 mai, elle a causé plus de 1.000 morts au cours des vingt derniers jours précédant le point du 18 août. Si la moyenne sur 90 jours est de 26 décès quotidiens, la mortalité en fin de période dépasse les 50 morts par jour. La courbe s’accélère au moment même où le ministre évoque un risque faible. Le bilan du 23 août le confirme: 35,8 morts par jour sur les 5 derniers jours», ajoute-t-il.
A ces trois biais s’en ajoute un quatrième, par omission. «En voulant comparer Ebola aux grandes causes de mortalité, le ministre a omis de le comparer à l’autre cause de surmortalité dans l’Est: la guerre», conclut l’expert.
Sur la même période, du 15 mai au 18 août, et sur le même théâtre oriental, on recense moins de 500 morts -dont moins de 400 en Ituri- liés aux conflits armés, selon les chiffres disponibles, contre 2.378 morts exactement pour Ebola dans l’Est. Avec la mise à jour du 23 août, l’écart se creuse encore: 2.557 morts pour Ebola contre moins de 500 pour la guerre. Dans l’Ituri, où se concentre l’épidémie, le virus a tué cinq fois plus que l’ensemble des groupes armés. La faute du ministre Kamba n’est donc pas d’avoir rappelé que le paludisme tue davantage à l’année à l’échelle nationale. Ce fait est avéré.
Sa faute est d’avoir mobilisé ce fait pour suggérer que 2.378 morts en 90 jours -devenus 2.557 en 100 jours – concentrés dans cinq zones de santé, sans vaccin ni traitement disponible, à un rythme de plus de 50 morts par jour en fin de période, constituerait une urgence relative, dont le risque international serait «très faible». C’est une erreur de hiérarchisation de l’urgence, qui confond une mortalité de fond et une flambée épidémique fulgurante.
