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Des enfants miliciens drogués à Kananga

Depuis la nouvelle du déplacement du chef du gouvernement pour Kananga et Mbuji-Mayi, l’ensemble de l’appareil de propagande de la milice Kamuina Nsapu, qui écume peu à peu des villages entiers entre le territoire de Dibaya et le chef-lieu du Kasaï Central, à tous les niveaux, était aussi mobilisé
Le Premier ministre Samy Badibanga était attendu dans la ville de Kananga. Initialement annoncée pour jeudi 26 janvier 2017 puis reportée d’un jour, la visite destinée à chercher des solutions politiques et coutumières idoines à l’insécurité due aux incursions des miliciens Kamuina Nsapu, remontés depuis la mort du chef traditionnel du même nom, n’a finalement pas eu lieu. Quelques heures avant le départ du Premier ministre de Kinshasa, des dizaines de miliciens ont simultanément attaqué la tribune érigée sur le boulevard Lumumba en vue du meeting de Samy Badibanga et la résidence du gouverneur du Kasaï Central, Alex Kande Mupompa, qui y tenait l’ultime réunion de sécurité avec ses collègues du Kasaï Oriental Alphonse Ngoy Kasanji et du Kasaï Marc Manianga, et où on a également noté la présence de cinq députés venus de Kinshasa. Des morts et des blessés ont été signalés dans les rangs des assaillants et du côté de la Police ainsi que l’arrestation d’une dizaine de miliciens. Des armes et munitions de guerre ont été trouvées sur eux.
Pourquoi cette levée de boucliers ce jour-là?
Pourquoi la milice Kamuina Nsapu a-t-elle éprouvé le besoin de frapper ce jour-là? Réponse de Martin Kabuya, député UDPS élu de la circonscription de Dibaya, fief de la milice, membre de la délégation gouvernementale cité le même vendredi 27 janvier 2017 par le site «actualite.cd»: «la population ici ne veut pas de la présence de Samy Badibanga. Elle veut que celui-ci puisse se soumettre à l’accord politique conclu le 31 décembre». Une affirmation que dément la réalité vécue quelques heures avant l’incursion, quand les journalistes arrivés à bord du même avion que Kabuya et logés à un jet de salive de la résidence du député, ont vu des centaines de personnes se diriger vers l’aéroport et des groupes s’organiser à travers la ville pour réserver un accueil mémorable au Premier ministre, le tout premier Kasaïen promu à ce poste depuis l’avènement de Joseph Kabila. Parmi eux, visibles depuis la veille, des groupes des militants du Mouvement pour la République -MR-, le parti du ministre de la Coopération Clément Kanku. Le Premier ministre a-t-il échappé à un attentat? En dehors de cette information non recoupée selon laquelle les personnes présentées comme fauteurs de troubles étaient porteuses d’un mémo adressé à Samy Badibanga, dans lequel elles réclameraient un quota dans le gouvernement central en échange de la paix et le départ du gouverneur Alex Kande ainsi que tous les responsables locaux impliqués dans la mort de Kamuina Nsapu alors qu’on n’entreprend pas pareille démarche arme à la main, des faits tendent à le confirmer.
Mobilisation tous azimuts pour faire obstruction au Premier ministre
Depuis la nouvelle du déplacement du chef du gouvernement, l’ensemble de l’appareil de propagande de la milice Kamuina Nsapu, qui écume peu à peu des villages entiers entre le territoire de Dibaya et la ville de Kananga, dans le Kasaï Central, à tous les niveaux, était aussi mobilisé. On a appris dans la ville qu’un élu du peuple membre de la délégation a mobilisé du côté des miliciens pour faire obstruction au cortège de Samy Badibanga à défaut de perturber sa mission de paix. «Il y a des accointances avec des responsables locaux du parti dont certains sont passés sur certaines radios locales pour distiller des messages hostiles au gouvernement», selon certaines indiscrétions. On a également appris de diverses sources locales que ce député a financé l’achat des machettes et autres armes blanches par les miliciens. Avec d’autres notables, ils ont juré de s’appuyer sur cette bande pour arriver au pouvoir. A croire qu’il y a des complicités internes et des ramifications. Sinon, comment expliquer l’infiltration et la progression des dizaines d’hommes de Kamuina Nsapu jusqu’à la tribune et la résidence du gouverneur? Comment expliquer que certains assaillants repoussés se soient retranchés dans des parcelles jouxtant les endroits visés sans aucune résistance des propriétaires? Qui leur a fourni les armes et les munitions de guerre?

La milice de Kamuina Nsapu, un fonds de commerce

A en croire la population excédée, bien que «mécontente des circonstances de la mort de leur chef traditionnel, de la profanation de ses restes et son ensevelissement dans un lieu tenu secret, en violation des rituels ancestraux dus à son statut, la milice de Kamuina Nsapu est devenue un fonds de commerce. Certains notables s’improvisent intermédiaires entre le pouvoir et la lignée de l’illustre disparu dans le but de tirer des dividendes, mais sans aboutir aux résultats escomptés». «Des autorités politiques, civiles et sécuritaires ne ratent plus l’occasion de s’en servir pour assouvir leur dessein», explique en tshiluba Thèrèse Kamayi, la soixantaine révolue, déplorant des perturbations d’ordre sécuritaire récurrentes dans la ville et la manipulation des jeunes, affirmant que l’arrivée annoncée du Premier ministre était perçue comme un début de soulagement.
Un autre habitant, Léonard Tshianga, un vieillard rencontré aux environs de l’école technique Kele-Kele, s’en prend, lui, à ces tireurs de ficèles et dénonce: «On utilise les femmes, les enfants, garçons comme filles appelés communément Bana ba Nsapu, comme des boucliers lors de ces incursions. Pour les convaincre de leur prétendue invulnérabilité et dans le but de les rendre inconscients du danger, on leur fait porter des amulettes après les avoir drogués d’une forte dose de Tshitshampa, boisson à base de maïs mélangée à des racines et autres poudres. Très souvent, ces miliciens ne portent rien en dessous de leurs habits. On est en train de sacrifier toute une génération déjà délaissée, exposée au chômage et à la pauvreté». Un exemple malheureux particulièrement éclairant de la consommation de la drogue, soit spontanément soit à l’instigation des commandants, par les enfants que ce conflit a générée. Dans une vidéo qui circule sous les manteaux à Kananga, on aperçoit des enfants dont l’âge varie entre 10 et 17 ans, de nouvelles recrues qui arborent fièrement leurs armes traditionnelles faites de bâtons pointus ornés des restes d’herbes inconnus séchés, des peaux ou des cornes d’animaux, en compagnie d’un rabatteur, un adulte celui-là, qui vante leur invincibilité et leur pouvoir mystique avant d’entonner des chansons incantatoires auxquelles croient dur comme fer ces titis miliciens qui les reprennent aussitôt en chœur. Sans formation militaire, ces bambins sont forcés au maniement des armes et envoyés au front.

Attaque et vandalisme des symboles de l’Etat

Si la cohorte étend dangereusement ses tentacules parmi cette tranche de la population, l’invulnérabilité miroitée est aléatoire. Vendredi devant la résidence du gouverneur, des jeunes assaillants atteints à la tête ou aux jambes n’ont pas survécu à leurs blessures. Blessée et capturée, une fillette qui leur servait de guide a promis de dire toute la vérité. Depuis environ six mois que ces attaques durent, les mêmes scènes se reproduisent, témoignent des habitants. La milice utilise la commune de Nganza, passée sous son contrôle depuis des mois, comme base-arrière. Située sur la route qui mène à Dibaya, Nganza est devenue une cité fantôme. Les symboles de l’Etat y ont été attaqués et vandalisés. Toutes les activités sont à l’arrêt: les écoles, les hôpitaux et les commerces sont fermés. Les femmes ne vont plus au champ.
Entre Nganza et Dibaya, des villages entiers se sont vidés de leurs habitants. Ce climat d’insécurité a gravement hypothéqué la reprise des travaux de construction du barrage de Katende. Des partenaires indiens déterminés à relancer ce projet de développement et à former la main d’œuvre locale en maintenance ont plié bagages, craignant d’être pris entre deux feux. Loin de ces opportunistes et autres apprentis sorciers, la lignée de feu chef Kamuina Nsapu, qui s’apprête déjà à lui trouver un successeur, a une seule revendication pour l’heure: «la réparation traditionnelle de la faute commise». «En dépit de tout, ces gens-là s’accrochent au Kabukulu -pouvoir ancestral- et vénèrent leur chef. Pour eux, toute violation de la tradition ne peut être réparée par nulle autre voie que la tradition», explique Kalonji, étudiant à l’ISP-Kananga. La demande passe pour une priorité étant donné qu’en l’absence d’une autorité morale ou d’un meneur reconnu, ces miliciens capables de rameuter toute la province sont devenus un danger public permanent.
AKM

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