
Kisangani, Bunia, Rwampara, Mongbwalu. En 72 heures, Judith Suminwa Tuluka a sillonné l’épicentre de l’épidémie. Avec 50 millions de dollars débloqués et 1 milliard promis par les partenaires, elle vérifie sur le terrain que la riposte sauve vraiment des vies. Elle a laissé le protocole et ses bureaux douillets à Kinshasa. Pendant trois jours, Judith Suminwa Tuluka a mis les pieds là où le virus circule. De Kisangani dans la Tshopo à Bunia, Rwampara et Mongbwalu en Ituri, la Première ministre congolaise a conduit la mission la plus risquée de son mandat. L’enjeu n’est pas seulement sanitaire. Il est politique. Avec 50 millions USD débloqués par le gouvernement et plus d’un milliard USD mobilisés par les partenaires, la Cheffe du gouvernement est sur place l’axe pour vérifier une chose: est-ce que l’argent arrive? Est-ce que les équipes tiennent? Est-ce que l’État protège? Dans une région minée par l’insécurité et la méfiance, sa présence est un message. L’État est descendu et il descend. L’État a vu et voit. L’État assume et va assumer.
Kisangani: l’heure des comptes
Jeudi 23 juillet. L’avion du gouvernement atterrit à Bangoka sous une chaleur lourde. Accueil sobre. Le vice-gouverneur Didier Lomoyo, quelques officiels. Pas de foule. L’urgence ne le permet pas. Dès l’arrivée, réunion. Autour de la table: CDC USA, Africa CDC, le Système des Nations Unies, la Division provinciale de la Santé. Sur l’écran, la courbe. Sur la table, les budgets. Au point de presse qui suit, Judith Suminwa fait la grande annonce. «Le Gouvernement a débloqué 50 millions de dollars pour la riposte sur l’ensemble du pays. Les partenaires ont mobilisé plus ou moins 1 milliard de dollars». Puis elle pose la condition: «Le travail qui est en train de se faire, c’est de s’assurer de l’adéquation entre les priorités et les décaissements qui sont en train d’être menés». Finie l’époque des enveloppes qui dorment ou qui s’évaporent.
À Kisangani, un chantier est prioritaire: le laboratoire. «Il faut rendre rapidement opérationnel le nouveau laboratoire provincial, dont l’inauguration est prévue d’ici une semaine». L’enjeu est technique mais vital. «Cela va permettre d’assurer que toutes les analyses sur les cas d’Ebola soient réalisées au niveau de Kisangani sans dépendre de l’INRB Kinshasa». Gagner 48 heures, c’est gagner des vies. La Première ministre met aussi l’accent sur le terrain. «Nous allons renforcer les formations des relais communautaires pour détecter les cas le plus rapidement possible. C’est pour éviter que les symptômes soient détectés en retard». Dans les épidémies, la communauté est le premier capteur d’alerte.Sur la science, elle rassure. Les travaux sur un vaccin adapté à la nouvelle souche Bundibugyo avancent, sous la coordination du professeur Jean-Jacques Muyembe.
Et face à la panique, elle tente de retourner le narratif: «Avoir plus de cas d’Ebola ne signifie pas la catastrophe. Au contraire, le fait d’avoir plus de cas veut dire que la sensibilisation marche et que les personnes atteintes arrivent rapidement dans les centres de santé. Plus les gens arriveront tôt et moins on aura de décès». Avant de quitter la Tshopo, visite du laboratoire provincial. Ebola, Mpox, Covid-19. Le message est passé: Kisangani doit devenir autonome. La province enregistre 5 cas à ce jour, dont 2 décès importés d’Ituri.
Bunia: au cœur de l’épicentre
Jeudi soir. Bunia. L’Ituri est l’épicentre. C’est ici que l’épidémie fait le plus mal.La délégation est lourde: Eve Bazaiba, ministre d’État aux Affaires sociales, Damien Mama, Coordonnateur humanitaire de l’ONU, OMS, UNICEF, Africa CDC. Le signal est sans équivoque: Kinshasa et les partenaires sont alignés.Accueil par le gouverneur militaire, le Général-Major Gaby Kasongo. «J’avais dit que je ne peux pas aller à Kisangani sans arriver à Bunia. Je suis venue faire le même constat ici, soutenir la population, montrer que le Gouvernement est avec vous», lance Judith Suminwa.La réunion avec le COUSP et le comité de sécurité est sans fard. Le professeur Steve Ahuka, nouveau «Incident manager» provincial, dresse le constat: «Nous faisons face à l’une des plus grandes, difficiles et complexes épidémies d’Ebola que nous avons connues dans notre pays». Les facteurs de complexité s’empilent: accès impossible à certaines zones à cause des groupes armés, exploitation artisanale dans les mines, camps de déplacés, résistances communautaires. Résultat: 2.500 cas en 70 jours. Un record. Mais Ahuka note un changement: «pour la première fois, un appui direct du Gouvernement central».
Damien Mama, de l’ONU, abonde: «Ce que j’ai entendu aujourd’hui est encourageant. Les centres de traitement se sont agrandis, les capacités de dépistage se sont également agrandies». Il salue «le leadership du Gouvernement qui a réagi à temps en débloquant des fonds importants» et rappelle: «Cette maladie n’a pas de couleur, ça n’a pas de parti politique, ça n’a pas de nationalité. Et personne n’est à l’abri». La Première ministre rend hommage au président Félix Tshisekedi, qui pilote la task-force à Kinshasa. Puis elle met le cap sur les foyers: Rwampara et Mongbwalu.
Rwampara: le visage de l’espoir
Vendredi matin. 10 km de Bunia. Zone de santé de Rwampara. Protocole strict. Zone verte. Au Centre de traitement Ebola, Judith Suminwa découvre ce que les tableaux ne montrent pas: des guérisons. Parmi elles, un nourrisson de 15 mois et sa mère. Le premier bébé officiellement guéri de cette épidémie de souche Bundibugyo. Dans la cour, l’émotion est réelle. «C’est une chance exceptionnelle de voir la Première ministre venir elle-même ici là où peut-être d’autres hésiteraient. Avec elle, nous savons qu’il y aura un changement», confie Jeannine Mabusi, de la société civile. La Cheffe du gouvernement remet officiellement une dizaine de véhicules 4×4 au professeur Ahuka. Pour la mobilité. Pour aller chercher les contacts. Pour évacuer. Pour sensibiliser. Un geste concret pour des équipes qui travaillent dans des conditions extrêmes.
Mongbwalu: la guerre de la logistique
L’après-midi, hélicoptère pour Mongbwalu. Autre épicentre, autres douleurs.Ici, le CTE se bat avec les moyens du bord. Pas assez d’électricité. Pas assez d’eau. Des routes coupées. Des mines d’or qui continuent de tourner. Des relais communautaires impayés.Et pourtant, un autre bébé d’un mois vient de guérir. On le présente à la Première ministre. Elle s’incline, encourage le personnel. Son diagnostic est lucide: «Quand on regarde la mobilisation de fonds qui a été faite par le Gouvernement et au niveau de différents partenaires, on se rend compte que d’un point de vue financier on n’a pas de problème majeur».Le problème, c’est la mise en œuvre: «il faut s’assurer que toute la logistique est prise en charge: ambulances, problème d’eau, d’oxygène, d’équipements pour des enterrements sécurisés de manière à couvrir toutes les zones affectées».Judith Suminwa donne des instructions: aligner les priorités, renforcer la sensibilisation. Et une mesure forte: «œuvrer pour sortir les familles des camps de déplacés, dont la précarité favorise la propagation de la maladie».
Transformer la crise
En quittant Mongbwalu, la Première ministre clôt sa mission avec une conviction: «il faut à présent travailler pour transformer cette crise en opportunité et améliorer la réactivité du pays face à ce type de crise». L’opportunité, c’est celle d’un système de santé qui sortirait renforcé. Des laboratoires provinciaux. Des relais communautaires formés et payés. Une logistique qui fonctionne. Une coordination État-partenaires qui ne passe plus uniquement par Kinshasa.
Le risque, c’est celui de toutes les ripostes: l’essoufflement. La lassitude. La politisation. Et surtout l’insécurité. Tant que les zones minières resteront hors d’atteinte, le virus trouvera des corridors.Mais pour la première fois, la riposte a un visage politique au plus haut niveau. Avec cette tournée, Judith Suminwa a voulu incarner la réponse de l’État. Pas dans un communiqué. Sur le terrain. «Le Gouvernement entend être au plus près des communautés touchées ainsi que des équipes soignantes», résume son cabinet. Dans la zone rouge, la Première ministre a été mise à l’épreuve. Elle en ressort avec un plan, des chiffres, et surtout une exigence: que chaque dollar serve à sauver une vie.
