
Il aura fallu une motion d’information pour que le scandale éclate au grand jour. Le 28 septembre, le député national Joseph Bangakya, élu de Wamba dans le Haut-Uélé, a pris la parole à l’hémicycle pour décrire la progression inquiétante d’Ebola dans sa province, mais surtout pour dénoncer ce qu’il qualifie de détournement pur et simple des fonds de la riposte. Un cas d’école, dit-il, de ce que Kinshasa appelle désormais l’«Ebola business».
L’élu dresse d’abord un tableau épidémiologique alarmant: «Il y a sept zones de santé sur 13 qui sont touchées par Ebola. Elles sont concentrées dans le territoire de Rungu où il y en a trois, dans mon territoire de Wamba, dans la ville d’Isiro, dans le territoire de Watsa […]», détaille-t-il, avant d’ajouter: «Un malade sur deux pratiquement atteint d’Ebola décède». Face à la méfiance persistante des communautés, qui refusent de signaler les cas ou d’accepter les enterrements dignes et sécurisés, le ministère de la Santé et ses partenaires techniques et financiers -États-Unis, Union européenne, Banque mondiale- ont fait évoluer la stratégie. Exit l’approche strictement sanitaire. Place à la sensibilisation communautaire, où les députés nationaux sont érigés en «acteurs relais», chargés de convaincre leurs électeurs sur le terrain.
Le Parlement transformé en agence d’exécution?
Cette nouvelle casquette d’acteurs relais rémunérés pose une question institutionnelle majeure, qui dépasse le seul montant. La Constitution, en ses articles 100 et 101, assigne au député national deux missions: légiférer et contrôler le Gouvernement, les entreprises et services publics. Nulle part il n’est prévu qu’il exécute, contre rémunération, la politique d’un ministère qu’il est censé contrôler. En acceptant de financer directement des élus pour faire de la sensibilisation, le ministère de la Santé inverse les rôles. Celui qui doit auditer l’usage des fonds de la riposte devient celui qui les gère.
Dès lors, qui interpellera le ministre à l’hémicycle si la campagne échoue ou si la traçabilité fait défaut? Le conflit d’intérêts est structurel: le contrôleur devient prestataire de l’Exécutif. C’est une dérive qui s’est banalisée depuis la COVID-19: faute de confiance envers les équipes sanitaires, l’Exécutif achète la caution politique des élus locaux pour faire passer son message, souvent avec l’aval des bailleurs qui exigent une «approche communautaire». Au passage, le Parlement, censé être un contre-pouvoir, se mue en agence d’exécution.
C’est l’enveloppe destinée à financer ce travail de proximité confié aux élus nationaux qui est au cœur du scandale. Et la preuve est désormais documentée à l’issue d’une enquête menée par AfricaNews. Le journal du quartier Beau Vent a eu accès au courrier N°1250/CAB/MIN/SPHPS/DIR/LET/CF/RWK/911/2026 du 14 septembre 2026, émanant du Cabinet du ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale. Signé par le conseiller financier Inina Ilela Manassé et le directeur de cabinet Dr Muboyayi Tshikaya Romain, il ordonne au directeur général de l’UBA de virer 50 000 dollars.
Le document est clair et sans ambiguïté. Compte à débiter: Cabinet du ministre de la Santé -UBA. Compte à créditer: compte Rawbank intitulé Degba Mozabi Samuel. Motif libellé: «Sensibilisation communautaire relative à la maladie à virus Ebola au Haut-Uélé». La correspondance est transmise pour information au ministre de la Santé et au président du caucus des députés du Haut-Uélé.
Une pièce bancaire accablante
Les faits sont donc établis: l’honorable Samuel Degba Mozabi, suppléant du gouverneur Jean Bakomito à l’Assemblée nationale, a reçu via son compte bancaire personnel l’intégralité des 50 000 dollars destinés à la sensibilisation communautaire dans le cadre de la riposte Ebola dans le Haut-Uélé. Une pratique qui pose une question majeure de gouvernance: pourquoi des fonds publics destinés à la santé communautaire atterrissent-ils sur un compte personnel et non sur un compte institutionnel du caucus ou d’une zone de santé?
L’existence de cette lettre de virement bancaire vient confirmer l’accusation portée par Joseph Bangakya à la tribune, qui affirmait détenir «message et lettre du ministre à l’appui»: «Un groupe de députés nationaux a décidé de se partager l’argent de la riposte, sous prétexte de se payer des primes, des frais de mission pour un déplacement qu’ils ont fait dans la province à l’invitation du gouverneur qui a pris en charge les billets et les frais de déplacement». Selon des sources concordantes au sein de la chambre basse, qui restent à ce stade non confirmées par une enquête officielle, cette somme aurait ensuite fait l’objet d’une clé de répartition entre certains membres du caucus.
Les noms de la direction du caucus sont évoqués à Isiro et à Kinshasa: Norbert Samaki Andutuni, son président, et Emmanuel Bakabi Abusa, son rapporteur, auraient participé à cette opération. Au total, huit députés sur onze seraient cités dans ces allégations de partage présumé. À ce stade, si la réception des fonds sur un compte personnel est documentée par une pièce bancaire officielle, leur utilisation finale et leur éventuel partage restent à établir par les instances compétentes.
Contactés par AfricaNews, les députés cités n’avaient pas encore réagi à l’heure où nous mettions sous presse. Leur droit de réponse reste pleinement ouvert. La plénière a transmis la motion au comité des sages, instance disciplinaire interne chargée de faire la lumière sur les responsabilités. Le député Bangakya sollicite également l’Inspection générale des Finances –IGF– pour auditer la traçabilité complète des fonds et évoque une plainte formelle au Parquet général près la Cour de cassation.
Des élus mandatés pour défendre les intérêts de la population se retrouvent ainsi fragilisés par une preuve bancaire venue du ministère de tutelle lui-même, dans l’attente des conclusions des instances internes saisies.








