Dossier à la UneEcofinNation

Bemba contre Mughole: retour sur des menaces judiciaires inédites

L’affaire, longtemps restée sous le tapis des procédures administratives, refait finalement surface après les récentes suspension de certains Directeurs généraux, et laisse un goût amer. Au cœur du dossier: la gestion de la Redevance logistique terrestre -RLT-, des comptes bancaires dispersés et des échanges de courriers officiels qui frôlent la menace institutionnelle.Les faits.

Le 14 février 2025, un courrier virulent attribué à Jean‑Pierre Bemba, Vice‑Premier ministre en charge des Transports, mettait en demeure Juliette Mughole, alors directrice générale de la Caisse d’épargne du Congo -CADECO. Objet de la missive: la fermeture et le transfert immédiat des comptes ouverts à la CADECO au titre de la «RLT/ONATRA SA» vers des comptes nouvellement ouverts à la Sofibanque.

«Dans le souci de mettre sur pied un mécanisme de contrôle judicieux et de faciliter la traçabilité des fonds publics… il vous avait été demandé de procéder à la clôture et solder dans l’immédiat, tous les comptes ouverts à la CADECO… Par la suite, j’ai ordonné les transferts des fonds dans les comptes correspondants ouverts à la Sofibanque», écrit le courrier, qui réclame également «toutes explications» justifiant la résistance de la directrice générale à cette exigence.

La lettre ne se contente pas d’ordonner: elle brandit la menace. À défaut d’exécution «dans le meilleur délai», l’expéditeur prévient qu’il se réserve «la déconnexion de votre institution du système Sydonia» et «l’engagement des poursuites judiciaires pour recouvrer les fonds manquants ainsi que les pénalités y afférentes». Formulé ainsi, le ton sort du registre administratif pour friser l’intimidation institutionnelle.

Conflit entre pilotage politique et gouvernance financière

La réponse de la justice ne s’est pas faite attendre. Le 26 mars 2025, le procureur général de la République, Firmin Mvonde, signe une réquisition formelle demandant à la directrice générale de la CADECO de «communiquer toutes affaires cessantes les relevés ou l’historique de certains comptes bancaires» relatifs à la RLT. L’intervention du parquet braque les projecteurs sur des mouvements de fonds et sur la traçabilité des recettes censées financer les opérations logistiques dans les ports et terminaux. En coulisses, la tourmente gagne l’institution elle‑même.

En mars 2025, la direction générale de la CADECO suspend le directeur provincial de CADECO/Kongo Central dans le cadre d’un dossier marqué par des «soupçons de faute de gestion» autour de la RLT. La décision de suspension suscite une réaction politique: Jean‑Lucien Bussa, alors ministre du Portefeuille, s’interpose en arguant que le conseil d’administration avait retiré sa confiance à la directrice générale. Ce clash illustre la porosité entre arbitrage politique et décisions administratives dans une institution chargée de flux financiers sensibles.

Les autres opérateurs publics concernés montent, eux aussi, au créneau. Début avril 2025, Martin Lukusa, directeur général d’ONATRA, écrit à la patronne de la CADECO: «Je prends acte de la décision de votre institution financière quant à la suspension de votre agent… et sollicite par la même occasion le paiement des montants de la RLT/ONATRA SA recouvrés et détournés, en vue de garder les bonnes relations d’affaires entre nos deux entreprises.» La correspondance, soigneusement diplomatique, emploie néanmoins une qualification lourde -«recouvrés et détournés»- que ONATRA met en avant pour exiger le reversement des flux au bénéficiaire présumé. Plus qu’un simple litige bancaire, l’affaire met en évidence trois tensions majeures.

D’abord, la question de la traçabilité des recettes publiques: qui contrôle les comptes, selon quels principes et au bénéfice de qui? Ensuite, la concurrence des influences -politiques, administratives et économiques- autour d’une institution assurant des missions portuaires et financières sensibles. Enfin, l’usage de la menace institutionnelle -déconnexion informatique, poursuites judiciaires- comme levier pour obtenir des transferts de fonds, sans tenir compte d’éventuelles conséquences financières et juridiques sur les autres entreprises et secteurs liés à cette taxe.

Les pièces rendues publiques n’établissent pas, en l’état, la matérialité d’un détournement: elles montrent en revanche un imbroglio administratif et politique susceptible d’affaiblir la gouvernance des recettes portuaires. La saisie du parquet et la pluralité des acteurs impliqués laissent présager des enquêtes complémentaires nécessaires pour éclaircir les flux financiers et établir des responsabilités.

Dans un contexte où la crédibilité des institutions économiques et la confiance des opérateurs sont vitales pour le commerce extérieur, la moindre zone d’ombre sur la gestion des recettes inquiète. Les relevés bancaires demandés par le parquet et les réponses officielles de la CADECO devraient apporter des éléments décisifs. Personne ne connait leur suite. Mais, depuis, Juliette Mughole a été nommée Directrice générale adjointe de l’Institut national des musées nationaux du Congo, où elle connaît des ennuis. Elle s’est récemment filmée en train de réclamer l’accès à ses propres bureaux après un nouveau feuilleton de brouille avec son Directeur général.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page