
Patrick Muyaya, ministre RD-congolais de la Communication et porte-parole du gouvernement, ne se laisse pas déstabiliser dans sa lutte pour déconstruire le narratif rwandais qui plonge la RD‑Congo dans le chaos depuis trois décennies. Mercredi 25 février, à l’amphithéâtre de l’Université Saint‑Paul d’Ottawa -Canada-, le porte-parole de Kinshasa a livré un réquisitoire sans détour contre le régime de Kigali. Ça a été un mémorable oral. «Nous sommes en face d’une guerre hybride», a-t-il circonscrit, rappelant que la crise qui sévit dans l’Est de la RD‑Congo se nourrit de désinformation, d’instrumentalisation des peurs et d’exploitation des fractures communautaires.
Et d’ajouter: «Cette guerre a emporté deux chefs d’État, a coûté la vie à des millions de RD‑Congolais, a décimé des familles et continue d’en détruire d’autres. Donc ça doit s’arrêter.» Toutefois, Muyaya refuse tout défaitisme. «Ce qui se passe n’est pas une fatalité, pourvu que nous, RD‑Congolais, prenions conscience que cela ne doit plus se répéter», a-t-il lancé.
Alors que les forces loyalistes ont le vent en poupe sur le front, Patrick Muyaya a estimé que la RD‑Congo paie le prix lourd de son hospitalité de 1994. «Le Rwanda a depuis pris goût à l’exploitation des ressources minières de la RD‑Congo», a avancé le porte-parole du gouvernement, citant l’épisode de l’AFDL, débuté juste deux ans après le génocide rwandais et qu’il a qualifié de «premier fils» de Kigali. Selon lui, Paul Kagame, devenu avide des minerais rd-congolais, ne souhaite pas voir la paix au-delà de la frontière.
«Le Rwanda vit du pillage»
Pour pérenniser le chaos, Kigali aurait ainsi mis en place une stratégie de groupes supplétifs successifs: l’AFDL, le RCD, le CNDP, le M23 et, aujourd’hui, l’AFC. Cette machine bien huilée servirait de vache à lait pour le régime rwandais qui y puise, à en croire les chiffres révélés par Muyaya, 40 % de son budget, notamment à travers l’exploitation illicite de l’or.
«Toute idée de paix contrarie des ambitions économiques», insisté Muyaya, déchaîné contre Kigali. Avec le boom technologique et la transition écologique actuels, deux autres minerais sont devenus au centre des intérêts rwandais: le coltan et le cobalt. À elle seule, la République Démocratique du Congo en détient, respectivement, 20 et 70 % des réserves mondiales. De quoi attirer les convoitises de Kigali.
FDLR, Banyamulenge: «des prétextes»
Pour couper l’herbe sous le pied du régime rwandais, Kinshasa a initié des actions judiciaires contre des multinationales, dont Apple, soupçonnées de ne pas avoir suffisamment sécurisé leurs chaînes d’approvisionnement en minerais stratégiques. Mais Kigali justifie souvent sa présence militaire en RD‑Congo par la traque des FDLR, ces descendants des réfugiés hutus rwandais ayant traversé la frontière en 1994. Pourtant, dans un passé récent, un ambassadeur rwandais en poste à Kinshasa avait affirmé que les FDLR «ne représentaient pas de menace».
Sans nier l’existence de ces descendants hutus sur son territoire, Kinshasa rappelle sa position de victime. «Ils endeuillent les RD‑Congolais, ils pillent, ils détruisent la forêt, ce sont des coupeurs de route, ce sont des criminels, mais qui ont leur place au Rwanda parce que ce sont des Rwandais», a analysé Muyaya, dénonçant leur utilisation comme fonds de commerce et argument politique pour justifier des incursions sur le territoire RD-congolais.
Le ministre a d’ailleurs rappelé l’engagement pris par Kinshasa de lever cet alibi, rappelant en même temps la localisation de ces forces négatives: «Ils sont dans la partie du territoire occupée par les forces rwandaises», sous couvert du M23.
En même temps, Patrick Muyaya a également dénoncé l’instrumentalisation permanente de la communauté banyamulenge. «Le M23 ne représente pas les Banyamulenge», a-t-il insisté, appelant à ne pas confondre une rébellion armée et une communauté congolaise, et refusant que les crimes commis par le M23 soient imputés aux membres de la communauté Banyamulenge, elle‑même «victime de la stigmatisation du Rwanda».
Washington, lignes rouges et armée «nettoyée»
Dans un second temps, Patrick Muyaya a salué les récentes victoires engrangées sur le terrain diplomatique, notamment l’accord signé à Washington. Ce texte, dans l’entendement de Kinshasa, consacre des «lignes rouges», notamment le non‑brassage automatique des rebelles dans les Forces armées de la RD‑Congo.
Le texte préconise plutôt une «intégration au cas par cas», après vérification stricte de l’absence de crimes graves et exigence de loyauté envers l’État. À Washington, le gouvernement rd-congolais n’a pas signé que l’accord de paix. Un partenariat stratégique économique a également été conclu avec les États‑Unis.
«Ne pas relayer le poison rwandais»
Face à la diaspora, Patrick Muyaya a longuement insisté sur la «bataille informationnelle». «Cette guerre n’est pas celle du président Tshisekedi», a-t-il assuré, même si la communication autour de l’agression a véritablement commencé avec l’accession du président Tshisekedi au pouvoir. «Ce n’est pas parce qu’un mensonge circule longtemps qu’il devient vérité», a-t-il ajouté, exhortant son auditoire à faire bloc pour ne pas relayer le «poison rwandais».
Dans un amphithéâtre chauffé par les applaudissements malgré le froid canadien, Muyaya a affiché la détermination du régime de Kinshasa à surfer sur ces récentes victoires pour en finir définitivement avec cette guerre. Pour y parvenir, Kinshasa a conçu un plan pour remettre à niveau son armée. «Le jour où nous réussirons notre montée en puissance, ils sortiront d’eux‑mêmes», a assuré Muyaya, visant directement le régime de Paul Kagame.
Sans l’ombre d’un doute, Muyaya estime que la question rwandaise «est une question réglée» et que sa résolution ne dépend que du temps. «Ça va sûrement prendre du temps. Encore six mois, ou deux mois, un mois. Progressivement, la sécurité va être restaurée», a‑t‑il conclu.
WIDAL


