
Le cri monte des collines du Nord-Kivu. Face aux machettes des ADF et à l’occupation étrangère, l’Église de Butembo-Beni refuse le silence. Dans un «Message de compassion, d’interpellation et d’exhortation» publié le 3 juin dernier, Mgr Sikuli Paluku Melchisédech, évêque du diocèse, enfonce le clou : «Nous voulons d’abord la paix». Le reste, y compris la Constitution, peut attendre. Le prélat ne fait pas dans la litote. Son diocèse «souffre d’une insécurité presque endémique». La zone pastorale Sud vit sous occupation étrangère, «avec la complicité de l’AFC/M23».
Au Nord, les ADF-Nalu dictent la loi du sang. Bilan des dernières 72h: 21 civils égorgés à Beni dans la nuit du 30 au 31 mai. 16 autres massacrés à Mbau, à 22 km de là, dans la nuit du 2 au 3 juin. Quelques jours plus tôt, Biakato et Makumo sur l’axe Beni-Mambasa pleuraient déjà leurs morts. Le 25 mai, 3 policiers de la PNC tombaient sous les balles à Kirima, en territoire de Lubero. «Pour toutes ces pertes en vies humaines, nous présentons nos condoléances chrétiennes aux familles éprouvées», écrit Mgr Sikuli. Mais la litanie ne s’arrête pas aux machettes. Banditisme urbain à Butembo et Beni, écoles et hôpitaux à l’arrêt, champs abandonnés, éleveurs dépossédés. Et comme si le malheur se choisissait un camp, Ebola souche Bundibugyo revient hanter la région.
«Hiatus entre Kinshasa et l’Est»
C’est là que l’évêque change de registre. Il quitte la compassion pour l’interpellation. Et ça pique. «Dans ce contexte peu luisant, nous constatons avec amertume un hiatus entre les préoccupations des politiciens et les besoins réels des Congolais». Traduction : pendant que le Nord-Kivu et l’Ituri saignent, Kinshasa ne jure que par le changement de Constitution. «Ceux-ci s’attellent avec une obstination incompréhensible à activer le processus de révision constitutionnelle», fustige Mgr Sikuli.
Pour lui, c’est un non-sens moral et politique. «Nous estimons qu’il serait plus utile et urgent de se pencher sur la recherche de réponses adéquates aux attentes profondes de la population». À la veille du 66e anniversaire de l’Indépendance, l’évêque rappelle la boussole: «L’homme, créé à l’image de Dieu, est destiné au bonheur. Ce bonheur s’appelle : paix, justice, souveraineté, intégrité territoriale». À l’opposé: «massacres, injustice, corruption, tribalisme». Le choix est binaire, dit-il.
Quatre destinataires, quatre sommations
Mgr Sikuli ne vise pas à côté. Il aligne 4 interpellations, sans détour: Au Président et au Gouvernement: «Préoccupez-vous avant tout de la restauration de la paix sur l’ensemble du territoire national. La finalité du pouvoir, c’est d’abord le service du peuple». Un rappel constitutionnel, presque ironique quand on parle de la réviser. Aux députés et sénateurs: «Ne soyez pas complices des malheurs de vos frères et sœurs. La politique du ventre et de la peur est indigne d’un homme d’État». Le message est direct: le Parlement n’est pas une chambre d’enregistrement. «Le peuple vous a envoyés pour lui ouvrir le chemin de son bien-être, pas pour l’enfermer dans un cycle infernal de violence».
Aux FARDC et services de sécurité: «Remettez-vous en question en vue de l’efficacité de votre mission». L’évêque ne dit pas «échec», il dit «remettez-vous en question». La nuance est pastorale. La charge est réelle.
Au peuple congolais: «Gardez une conscience morale éveillée. Ce n’est pas le changement de la Constitution qui arrêtera les massacres. Ce n’est pas un référendum qui améliorera automatiquement vos conditions de vie». Sa conclusion est cinglante: «La conversion de cœur et de mentalité reste prioritaire par rapport au changement de la Constitution».
«Ce pays peut être plus beau qu’avant»
Mgr Sikuli refuse le fatalisme. Il conjure les Congolais à la «maturité politique et à l’amour de la patrie face aux manipulations». Et il confie tout à la Vierge Marie, «Reine de la Paix». En un seul message, l’évêque de Butembo-Beni vient de poser la question que Kinshasa évite: à quoi sert de réécrire les règles du jeu si le terrain est miné et le peuple en deuil? Tant que les ADF comptent les morts et que l’AFC/M23 tient des portions du territoire, tout débat institutionnel sonne comme une insulte aux survivants. «Nous voulons d’abord la paix». Trois mots. Une priorité. Un reproche. L’Est a parlé. À Kinshasa de répondre.
Natine K.
