
Épreuve de force? Guerre d’influence? Combat d’arrière-garde? Pourquoi ce climat malsain au sein de la Task-Force chargée d’assainir Kinshasa? Les interrogations fusent après la divulgation d’une lettre officielle datée du 28 octobre 2026, signée du Lieutenant-Général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, coordonnateur de la Task-Force présidentielle et du Service national, adressée au gouverneur Daniel Bumba Lubaki avec copies au Président Tshisekedi et à la Première ministre Suminwa. Elle est titrée: «Notre indignation». Dans ce courrier qu’un vent favorable a fait atterrir à AfricaNews, le général ne mâche pas ses mots. Il y dénonce les récentes sorties médiatiques du gouvernement provincial, relayées par le ministre provincial de l’Environnement Léon Mulumba Muana Nshiya. Des sorties qu’il qualifie de «truffées de contrevérités» -ou selon d’autres retranscriptions, «truffées de controverses». En cause, un chiffre: les 12 millions de dollars par mois que percevrait la Task-Force, selon la Ville. Une affirmation qui, selon Kabwik, porte atteinte à l’image du Service national et de ses Bâtisseurs, en les «jetant en pâture» à l’opinion publique. C’est le premier étage de sa colère.
Le second est beaucoup plus grave, juridique et disciplinaire. Pour le haut gradé, de telles déclarations constituent ni plus ni moins, écrit-il, une «incitation des Militaires et Bâtisseurs de la Nation à la désobéissance et à commettre des actes contraires à leurs devoirs». Il rappelle fermement que ces faits sont «prévus et punis par le Code Pénal Militaire en son article 88». On passe d’une polémique budgétaire à une accusation d’incitation à l’indiscipline militaire. Le ton est inédit. C’est l’équivalent d’une mise en garde au Gouv’ et à ses équipes.
De la reconnaissance présidentielle au salongo punitif
Mais ce courroux intervient après une séquence où tout semblait s’apaiser. Le vendredi 17 juillet 2026, Félix Tshisekedi effectue une ronde le long du boulevard Lumumba, dans le Mont-Amba et la Tshangu, de l’Échangeur de Limete à l’aéroport international de Ndjili. Il salue publiquement «le travail remarquable», «la discipline et le professionnalisme» de la Task-Force. L’onction présidentielle met le Service national sous les projecteurs. De quoi susciter des jalousies à l’Hôtel de Ville? Un mois plus tard, le 24 août, l’affaire de l’immeuble Flamboyant, avenue du Port à Gombe: les occupants contraints à un «salongo» punitif pour avoir pollué les caniveaux de matières fécales. Opération saluée par les riverains, mais qualifiée de «dérives» et de «rétention forcée de 48h» le 26 août par Léon Mulumba.
Première divergence: là où le Service national voit une responsabilisation exemplaire adoubée par le Chef de l’État, l’Exécutif provincial voit un dérapage. Dans la foulée, Fils Mukoko, alors Directeur général intérimaire de la Régie d’Assainissement de Kinshasa -RASKIN-, et non simple cadre UDPS, accuse le général de «double jeu contre Bumba». Puis vient l’apaisement. Au même mois d’août 2026, Mukoko et Kabwik se rencontrent. Volonté commune de collaborer, affichée publiquement. Face au manque de moyens criant de la RASKIN et à l’approche de la saison des pluies, la Régie sollicite l’accompagnement et l’appui du Service national pour le curage des caniveaux et la lutte contre les inondations. La hache de guerre semble enterrée. Le dispositif militaire vient au secours de l’administration civile démunie.
De la trêve à la rechute
C’est cette trêve que la dernière sortie de Léon Mulumba vient de briser. Mi-octobre, au micro d’Israël Mutombo, le ministre remet une couche: la Ville n’aurait reçu que 4 millions de dollars en deux ans du pouvoir central, contre 12 millions par mois pour le Service national. «Moi, je ferais dix fois mieux avec les 12 millions», lance-t-il, ajoutant que le Service national «fait plus de TikTok que de terrain». «Dites-moi quelle route le Service national a déjà assainie?», ironise-t-il, affirmant que la volonté présidentielle était de créer une structure d’appui, pas une entité autonome. C’est la provocation de trop, celle qui justifie les trois citations-chocs de la lettre: «contrevérités», «en pâture», «incitation à la désobéissance». Pourtant, la Task-Force, créée par ordonnance du 25 juin 2026 par Félix Tshisekedi, a pour mission d’élaborer et de coordonner le plan présidentiel de salubrité, d’identifier, de traiter et de suivre les points critiques d’insalubrité, de coordonner la collecte, le transfert, le traitement et la valorisation des déchets, d’assurer l’écurage des ouvrages de drainage prioritaires, et de promouvoir la discipline urbaine, l’hygiène publique et le civisme environnemental.
Sur le papier, une structure d’appui, de coordination et de discipline. Sur le terrain, une force devenue indispensable parce que la Ville n’a pas les moyens, comme l’a reconnu la RASKIN elle-même en août. En brandissant l’article 88, le général Kabwik ne défend donc pas seulement un budget. Il défend le principe même d’une mission d’intérêt public entérinée par le Président et dont l’Administration urbaine a reconnu avoir besoin. Il défend aussi ses hommes: ces bâtisseurs livrés à la vindicte populaire, dit-il, par des propos qu’il juge fallacieux.
Les Kinois, eux, observent le spectacle avec lassitude. Cette guéguerre qui avait commencé dans un caniveau bouché de Gombe, qui s’était désamorcée autour d’une table en août face à la menace des pluies, vient de rechuter à coups de millions et à coups d’articles du Code pénal militaire. Elle finit par souiller plus qu’elle n’assainit.
YA KAKESA





