
En ce mois de la femme, les berges de Kinshasa racontent l’économie de la débrouille. À Baramoto, Kinkole et Maluku, Marie Matondo, Mado Mbungu et Maguy Boluka partent à l’aube vendre cossettes de manioc, maïs et poisson, acceptent souvent des paiements en nature qu’elles revendent ensuite. Puis,!chaque soir, transforment ces gains en nourriture, scolarité et soins pour leurs familles quand les salaires des époux font défaut.
Dès le petit jour, les rives se réveillent avant la ville. Au port de Baramoto, à Ndolo -commune de Barumbu-, la pâle clarté du matin éclaire paniers et bâches humides. Les cris des vendeuses, le raclement des barques, l’odeur du poisson fumé et des cossettes de manioc composent la bande‑son d’un jour de marché kinois. C’est ici, comme à Kinkole et Maluku, que des milliers de femmes tiennent le fil fragile de la survie quotidienne.
Baramoto – Marie Matondo
Marie Matondo plie sa balançoire, jauge les clients et compte ses paquets de cossettes. «Je me lève à quatre heures tous les matins malgré l’insécurité. Mon mari touche un petit salaire, parfois il n’y a rien du tout. Si je ne vends pas, qui va nourrir les enfants?», dit‑elle, d’une voix calme mais résolue. Marie raconte qu’elle part de Kingasani avant le lever du jour pour arriver ici.
Son commerce: acheter un sac de manioc, le dépoter, revendre au détail. «Souvent, une cliente veut un demi‑sac. Je l’aide à se partager avec une autre acheteuse. Elles me donnent une part en nature, un panier de maïs ou du poisson salé. Le soir, je revends une partie de ce que j’ai reçu pour compléter mon propre panier». Grâce à ces allers‑retours et à ces échanges, Marie paie l’école des enfants et met un peu d’argent de côté pour les soins.
Kinkole – Mado Mbungu
Au port de Kinkole, le soleil est déjà haut quand on rencontre Mado Mbungu. Ses mains portent les traces des cordes et des filets. «Mon mari est au chômage depuis des mois», confie‑t‑elle. Mado vend poissons fumés et maïs; elle travaille en réseau avec d’autres vendeuses.
«Parfois, je prends deux ou trois acheteuses qui veulent se partager un sac. Elles viennent avec peu d’argent mais beaucoup d’espoir. Elles se partagent et je gère la vente. On me paie souvent en nature: un morceau de poisson, quelques cossettes. Ça peut sembler petit, mais je revends ces produits le soir. En une journée, ça suffit pour le petit déjeuner et un peu de savon». Ce système de troc et de revente forme une économie parallèle, fondée sur la confiance et la nécessité.
Maluku – Maguy Boluka
Sur les abords du débarcadère de Maluku, palmes et nattes sèchent au soleil. Maguy Boluka, au regard vif, charge des caisses tandis qu’une baleinière arrive chargé de sacs de maïs. «Je connais chaque trajet par cœur. Je pars de Mpasa aux premières heures du jour et je tiens jusqu’à la nuit».
Sa maison compte sur ses gains. «Mon mari fait des petits travaux, ça ne suffit pas. Quand on me paie en poisson salé pour un service, je le cède contre un peu d’argent ou je le donne aux enfants. C’est un système d’entraide: on travaille pour les autres, on reçoit en nature, puis on revend pour payer la santé et l’école».
Des itinéraires et des solidarités
Partout, les mêmes scènes se répètent: de Maluku à Kianza, de Kingasani à Malueka, de Mbudi à Ngaba, ces femmes prennent la route au petit matin. Elles transportent sachets de maïs, cossettes de manioc, poissons salés ou fumés, vendent au détail, aident des acheteuses à se partager un sac et acceptent d’être rémunérées en nature.
Ce paiement “en nature” -têtes de poisson, panier de maïs, petites portions de manioc- est ensuite partiellement revendu sur le chemin du retour. Le troc se transforme ainsi en liquidités nécessaires pour la cantine scolaire, une consultation ou la farine du lendemain.
Les visages derrière l’économie
Ces femmes ne parlent pas seulement d’argent; elles racontent des familles, des dettes, mais aussi de la fierté. «Je ne veux dépendre de personne»”, lance Marie. «On se soutient entre vendeuses. Si l’une a besoin d’un peu d’avance, on s’arrange, on se prête», ajoute Mado. Maguy conclut, sourire fatigué mais lumineux: «C’est dur, oui. Mais quand je vois mes enfants manger parce que j’ai travaillé, tout ça prend sens».
En ce mois de la femme, les abords du fleuve offrent un portrait net et concret: une économie de survie tenue par des femmes qui, face au chômage ou à des salaires insuffisants, reprennent la main. Elles sont marchandes, logistiennes, gestionnaires du foyer et, souvent, le pilier discret d’une ville qui ne s’arrête jamais.
Natine K.
