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Les vérités difficiles de l’histoire contemporaine des Grands Lacs

Résumé
Les métastases du génocide rwandais de 1994 se font encore sentir dans la région des Grands Lacs. Les conséquences humaines ont été terribles au Rwanda, mais aussi en RD-Congo et plus durables dans ce pays. Les conséquences économiques aussi. Fondée sur une économie de pillage, cette situation est à la base des ressentiments entre les peuples des Grands Lacs. Le contrôle des minerais et des circuits de sortie a été pour le Rwanda une manière de continuer la guerre sous une autre forme et de créer une base d’accumulation du capital pour un pays aux modestes ressources et enclavé. Les conditions pour une véritable paix dans l’Afrique des Grands Lacs sont loin d’être réunies.

Mots-clés: Génocide, Grands Lacs, République démocratique du Congo, Rwanda.

Abstract
Hard truths: A contemporary history of the Great Lakes

The metastases of the Rwandan genocide are still being felt in the Great Lakes region. The human consequences were terrible in Rwanda, but also in the Democratic Republic of the Congo, where they are and more lasting. The economic consequences too. Based on an economy of plunder, this situation is at the root of the resentments between the peoples of the Great Lakes. The control of minerals and output circuits was a way for Rwanda to continue the war in another form and to create a basis for capital accumulation for a landlocked country with modest resources. The conditions for true peace in the Africa of the Great Lakes are far from being met.

Keywords: Genocide, Great Lakes, Democratic Republic of the Congo, Rwanda

L’histoire de l’Afrique des Grands Lacs n’est pas encore totalement écrite. Certes de nombreux matériaux sont disponibles: études scientifiques, rapports divers d’observation et d’enquêtes, romans-témoignages et autres récits sur les violences insupportables du passé. Deux longs métrages, sortis en 2021, sont venus mettre en image les drames passés1. En février 2022, la Cour internationale de justice les a reconnus en fixant à 325 millions de dollars le montant des réparations que l’Ouganda doit verser à la République démocratique du Congo qui réclamait plus de 11 milliards de dollars pour l’invasion par l’Ouganda du pays lors de la guerre de 1998-2003 qui impliqua huit autres pays, dont le Rwanda.

Si les drames passés sont mis en évidence, on oublie qu’ils font encore partie du présent dans l’espace oriental du Congo et qu’ils sont inscrits dans la vie quotidienne de ses habitants. Le grand Kivu aux frontières de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi, théâtre des conflits depuis des décennies voire des siècles, n’est perçu que comme terrain de prolongement de la tragédie du Rwanda, comme si cet espace était autonome, ne constituant pas une partie d’un autre pays qui a lui aussi sa propre histoire. Si, par sa densité modeste par rapport au Rwanda-Burundi, cette région est toujours apparue comme la terre des solutions aux équations démographiques et foncières de ses voisins, le Kivu est au Congo, la région dont le peuplement est chaque fois renfloué par des flux migratoires, est à la base de l’état de crise permanent du Congo.

Après avoir identifié les points de repère historiques nécessaires pour comprendre les tragédies des Grands Lacs, nous tenterons de répondre à quelques interrogations essentielles qui expliquent pour partie la difficile gouvernance de l’État congolais.

L’invention des Grands Lacs

L’expression l’«invention des Grands Lacs» est empruntée à Jean-Pierre Chrétien -2010- pour qualifier les mutations intervenues depuis la fin des années 1950 qui sont à la base de la configuration actuelle de la région. «L’Afrique des Grands Lacs» est une appellation qui succéda à celle coloniale de «Congo belge Ruanda-Urundi», le territoire hérité du Congo léopoldien, lequel connut une extension en 1921 quand l’ancienne colonie allemande du Rwanda-Urundi fut confiée en mandat à la Belgique.

La particularité de cette région fut dès le début d’être le terreau de drames de grande amplitude: mutineries, sécessions, rébellions au Congo, assassinats, massacres d’origine ethnico-politique et coups d’État au Rwanda et au Burundi -Guichaoua, 2004. L’ampleur des violences ne peut toutefois pas occulter une dynamique, portée par des leaders nationalistes des trois pays. Ils militèrent pour le dépassement des clivages ethniques et la nécessité de conserver leur unité.

Le fils aîné du roi du Burundi, Louis Rwagasore, qui avait fait la connaissance de Patrice Lumumba à Accra, lors de la Conférence du rassemblement des pays africains qu’organisa le Kwame N’Krumah, en décembre 1958, était à la tête de l’Union pour le progrès national -UPRONA- créé cette même année, qui enregistra aussi la mise en place du Mouvement national congolais -MNC- de Patrice Lumumba et celle de l’Union national rwandaise -UNAR- au Rwanda. Ces partis progressistes prirent part au Congrès extraordinaire des partis unitaristes ou nationaux qui s’ouvrit en octobre 1959 à Stanleyville à Kisangani -Omasombo et Verhaegen, 2005. L’espace Grands Lacs relevait donc d’un projet politique partagé par tous les nationalistes de la région, ce qui n’était pas dans les prévisions de la métropole belge.

En marge de la table ronde de Bruxelles de 1960 qui devait aboutir à l’adoption de seize résolutions portant sur l’avenir du Congo belge, Patrice Lumumba déclara: «Le MNC a pris connaissance du manifeste publié par les étudiants du Rwanda-Urundi et par lequel les habitants de ce territoire réclament l’accession de leur pays à l’indépendance à la même date que le Congo, et surtout de leur désir de voir le Congo et le Rwanda-Urundi former une fédération (…) le MNC assure tous les compatriotes rwandais de son total et fraternel appui» -cité dans Omasombo et Verhaegen, 2005, p. 356. Le projet s’avéra irréalisable en raison des problèmes auxquels chaque formation politique fut confrontée.

Au Rwanda, l’UNAR, formée surtout par l’élite tutsie a subi très tôt les assauts des Hutus. Lumumba fut assassiné -janvier 1961- et Rwagasore n’eut pas un sort meilleur, puisqu’il fut tué en octobre de cette même année. La coalition trouva une forme de prolongation quand Gaston Soumialot et Laurent-Désiré Kabila entamèrent en 1964 leur offensive à partir de Bujumbura en se basant sur la solidarité du parti de Rwagasore. Dans l’espace Uvira-Fizi, la rébellion compta sur le renfort de réfugiés rwandais. Tous étaient décidés à prêter main-forte aux Simba -révolutionnaires congolais- pour «libérer» le Congo de ses dirigeants «fantoches» -Kasa-Vubu, Tshombe et Mobutu-, puis pour que ces mêmes Simba puissent à leur tour les aider à se «libérer» de leur propre «président fantoche», Grégoire Kayibanda. Rwandais et Burundais ont toujours pu se mouvoir librement dans l’espace du Congo.

Des fonctionnaires rwandophones étaient nombreux dans les administrations publiques, particulièrement dans l’enseignement. Et, à l’Université Lovanium de Kinshasa, le contingent le plus important d’étudiants africains, était celui des Rwandais, en plus des Nigérians et des Camerounais. Mobutu ne plaida pas pour une politique régionale dans l’espace des Grands Lacs. La situation ne s’y prêtait plus. Le Burundi de Mwambutsa IV, avec son alignement sur la Chine maoïste et son soutien à la rébellion, passait pour un territoire «ennemi».

Quant au régime de Kayibanda, il fut mis à l’index pour avoir refusé d’extrader les gendarmes katangais qui, révoltés en Province orientale, furent exfiltrés du Rwanda vers l’Angola, en avril 1968. L’ambition panafricaine de Mobutu se porta plutôt sur une tentative de regroupement de l’Afrique centrale dans son ensemble. Il annonça en février 1968 la création des «États-Unis de l’Afrique Centrale» qui, à la signature de sa Charte à Fort-Lamy, prit l’appellation plus modeste d’«Union des États d’Afrique Centrale -UEAC. Les États fondateurs étaient la RD-Congo, la Centrafrique et le Tchad, escomptant l’adhésion future du Congo-Brazzaville, du Gabon, du Rwanda et du Burundi. La Centrafrique annonça très vite son retrait.

En 1976, retreignant ses ambitions, la RD-Congo, devenue Zaïre, préconisa alors le regroupement économique de l’ancienne Afrique belge sous l’appellation de la Communauté économique des pays des Grands Lacs -CEPGL- dont le siège fut placé à Gisenyi. Le Congo Zaïre de Mobutu avait, dans l’entre-temps, renoué de bonnes relations avec le Burundi dès 1966, à la suite de l’intronisation du jeune Ntare V, chassé ensuite par le coup d’État de Michel Micombero. Quant au Rwanda, tout rentra dans l’ordre avec le coup d’État du général major Juvénal Habyarimana en 1973. Pendant près de deux décennies, la CEPGL put tenter de s’imposer comme l’espace privilégié de rencontre et de concertation des Chefs d’État des trois pays. Les Grands Lacs avaient une existence formelle dans un tracé précis, mais une opérationnalité modeste.

Une géopolitique revue et corrigée

La crise des années 1990, entraînant le réajustement des équilibres dans la région, a abouti à l’élargissement de la notion «de pays des Grands Lacs» par l’intégration de quelques pays de l’ouest -Angola, Congo, Centrafrique-, mais surtout par le surgissement d’un nouveau leadership régional et l’intrusion des pays de l’ancienne Afrique orientale britannique, l’Ouganda en tête. Cette évolution allait aboutir à la création d’une nouvelle organisation régionale: la Conférence internationale de la région des Grands Lacs -CIRGL.

La nouvelle période fut inaugurée par la victoire en 1993 au Burundi, fief du pouvoir tutsi, d’un Hutu, Melchior Ndadaye, aux élections présidentielles. Mais ce tournant décisif dans la pratique de la démocratie fut de courte durée. Pendant ce temps, à Kinshasa, Mobutu n’en finissait pas d’être affaibli. La crise économique qui sévissait au Zaïre s’était traduite sur terrain par l’apparition d’une dure opposition sur l’arène de la Conférence nationale souveraine.

Les représentants des communautés autochtones du Kivu, marginalisés depuis le début des années 1970 par la politique de promotion des Rwandophones, associaient au discours de condamnation de Mobutu, celui du rejet de ces «étrangers» à la tête des entreprises et des propriétés foncières. L’autochtonie opposée à l’allochtonie fut à la base d’un climat nouveau, de loin plus agressif, de rejet des Rwandais. S’il fut surtout perceptible au Kivu, il se généralisa, bientôt dans l’ensemble du pays. La mutation fut surtout perceptible avec le surgissement de l’Ouganda comme acteur majeur de la région. L’ancien guérillero, Yoweri Museveni, vint au pouvoir, en janvier 1986. Il se trouva dans la position de payer une «dette» de reconnaissance à l’égard tant du Congo que du Rwanda.

L’atroce torrent de fureur qui emporta le Rwanda pendant trois mois de 1994 restera longtemps présent dans la mémoire universelle. Mais pourquoi oublie-t-on les suites de ce génocide dans le pays voisin? Deux poids, deux mesures? Le Zaïre qui devint ensuite le Congo n’est pas parvenu, 27 ans après, à traiter ce que la journaliste belge Colette Braeckman -2006- a nommé «les métastases du génocide rwandais».

Pourtant les faits s’imposent et les récits sont convergents sur l’extrême barbarie qui régna au Congo. Et la compassion exprimée envers les victimes du génocide au Rwanda n’exclut pas de dénoncer les atrocités commises par la suite sous les ordres de certains de ses dirigeants. En quatre jours, en juillet 1994, un million et demi de Hutus rwandais convergèrent vers la ville frontalière de Goma. Ils fuyaient les conséquences de la tragédie que certains d’entre eux avaient provoquée. Le choléra décima en peu de temps 50 000 personnes. Certains retournèrent au Rwanda, les autres s’installèrent dans des camps, puis se dispersèrent pourchassés dans des terroirs déjà très fragiles, exacerbant des conflits latents.

La catastrophe représentée par cet afflux dans les deux provinces de l’Est sera le signal du transfert de l’ancestral conflit ethnique rwandais au Congo. Les nouvelles des «massacres, carnages, bains de sang » et l’afflux des familles réfugiées créèrent au Congo Zaïre deux situations inattendues. D’abord, nombre de cadres congolais rwandophones émigrèrent au Rwanda, occupant de hautes responsabilités dans les structures du pays. Ensuite, les réfugiés tutsis des années 1960 furent remplacés par les réfugiés hutus des années 1990. Leur poursuite sur le territoire congolais, pour être définitivement anéantie, se réalisa sous le parapluie de la «guerre de libération» de Laurent-Désiré Kabila qui fut en réalité la poursuite de la guerre rwando-rwandaise, d’abord dans les espaces connus du Kivu, ensuite à travers les forêts congolaises jusqu’à atteindre Kinshasa et Brazzaville.

On assista à une autre guerre en 1998-2002, opposant la RDC et ses alliés -Angola, Namibie, Tchad, Zimbabwe-, aux anciens «parrains» devenus des ennemis -Rwanda, Ouganda, Burundi. Cette guerre continentale, qui fut doublée d’une guerre civile, menée par le Rassemblement congolais pour la démocratie -RCD- et le Mouvement de libération nationale -MLC-, connut en 2002 un dénouement par les accords de San City en Afrique du Sud. Mais une insécurité généralisée, alimentée par des attaques de groupes armés et d’opérations militaires, s’est installée dans la durée dans la région, provoquant une sorte de «guerre de trente ans» alimentée par les pillages des ressources naturelles du pays.

La déstabilisation générale fit naître des groupes d’autodéfense, les maï maï, parfois commandés par des transfuges de l’armée congolaise, bientôt convertis dans le règlement de comptes, le brigandage, le pillage, le viol. Aujourd’hui, chaque jour ou presque des villages sont incendiés, des civils tués et des bétails volés. Autrefois, les deux provinces orientales du Kivu n’étaient pas de véritables régions minières, comme l’étaient les deux provinces du Kasaï et le Katanga. Elles étaient plutôt connues pour la fertilité de leurs terres où prospéraient les activités agricoles et pastorales; elles étaient le grenier du Congo.

À présent, l’est du Congo est parsemé d’une multitude de mines et de carrières. On y trouve du pentoxyde de tantale qui se trouve dans le sous-sol sous forme de «coltan» -colombo tantalite- utilisé dans les condensateurs pour l’industrie aérospatiale et l’électronique, du niobium, de la cassitérite -un minerai dont on extrait l’étain, employé pour souder les composants électroniques, mais aussi dans la fabrication du fer-blanc et divers emballages alimentaires, du wolfram, de l’or -présent au Sud-Kivu et surtout en Ituri, autour de la ville de Bunia, dans la Province orientale, dans les mines de Kilo Moto-… Leur abondance et la flambée des cours sur le marché international sont à présent à la base de l’exploitation illicite systématique.

Deux systèmes, distincts, mais complémentaires, de commercialisation ont été mis en place après 1996: celui sous contrôle militaire et celui organisé par les comptoirs. Le premier concerne le système d’exploitation directe des armées d’occupation rwandaises, ougandaises et burundaises au cours des deux guerres d’hostilité directe, en 1996-1997 et entre 1998 et 2002. Rien que les revenus générés par cette activité minière, soigneusement contrôlée par le «Congodesk» du Rwanda, ont été de l’ordre de 64 millions de dollars en 2000 et de 44 millions en 2001 -International Alert, 2009.

Aujourd’hui encore, des petits oligopoles de circonstance associent des officiers des FARDC, des milices Maï Maï et des rebelles, mais aussi des chefs coutumiers, des hommes d’affaires, des dirigeants politiques, chacun trouvant son rôle. De son côté, le commerce informel des comptoirs a eu le temps de construire ses réseaux d’écoulement. À la base se trouvaient des «creuseurs» encadrés par des milices prétendument «d’autodéfense» organisées sur la base des antagonismes politico-ethniques au double clivage: hutu/tutsi et autochtone/allochtone. Leur production, une fois mise en fûts et chargées dans un des petits avions, était acheminée vers des villes frontalières ou proches des frontières -Butembo, Bunia, Beni, Goma, Bukavu, Uvira-, les espaces de l’Ituri et des deux Kivu jouant des rôles à la fois de zones de production et des voies des sorties des minerais provenant des profondeurs du territoire national.

À partir de ces villes, des intermédiaires assuraient l’acheminement de ces biens en Ouganda, au Burundi, mais surtout au Rwanda. Kigali devint ainsi la plaque tournante de ce trafic qui y trouvait un semblant de légalité. Les produits congolais devenant, après une première transformation, des produits «made in Rwanda». Ils parvenaient, ensuite, aux industriels de l’électronique et de la téléphonie dans des pays d’Amérique du Nord, d’Europe et surtout, et de manière croissante, d’Asie. Une «économie de rapine» s’est ainsi créée, avec la possibilité d’un écocide dans les Grands Lacs. Elle continue aujourd’hui de façonner la vie des Grands Lacs.

Les chiffres sont incertains, mais la plupart des enquêtes estiment que le nombre de personnes vivant des activités du secteur minier dans le Kivu est aujourd’hui de l’ordre d’un million et que parmi eux le nombre de «creuseurs» se situe autour de 200 000. L’exploitation anarchique des ressources minières doit être considérée comme «l’un de principaux facteurs aggravants dans l’origine et la poursuite des conflits et la violence endémique qui règne dans l’Est du Congo» -Wrong, 2021, p. 328.

Quatre malentendus à mettre au regard de l’analyse

Le besoin d’«abattre l’éléphant Congo tant qu’il était accroupi», selon un proverbe congolais, a conduit à la fabrication d’une multiplicité de contre-vérités. De cette fabrique, tirons quelques exemples parmi les plus courants et tentons d’apporter des réponses.

Les Banyamulenge, menacés d’extermination au Congo?

Qu’il y ait eu, aux temps immémoriaux, des déplacements des populations de la rive droite des Grands Lacs à la rive, est un fait non seulement reconnu sur le plan historique, il est confirmé par les traditions orales de récolte récente. Les Hunde déclarent avoir traversé le lac sur le dos d’un gros serpent marin, avec pour compagnons les Nianga et les Nande -Murairi, 2005. On peut estimer que ces anciens migrants constituent, pour une large part, les peuples actuels du Nord et du Sud-Kivu.

Au temps colonial, cette mobilité devenue massive engendra des conflits d’un type nouveau, sur le plan politique et foncier, et qui se mirent à compromettre les équilibres. Une fois au Congo, ces immigrés rwandophones, loin de s’intégrer aux autochtones, vivaient entre eux, sur des terres desquelles on évacuait les autochtones pour les installer sous l’autorité de leurs propres chefs qui relevaient directement de l’autorité coloniale. Cette indépendance leur octroya l’assurance de disposer des terres propres, alors qu’elles faisaient partie intégrante des territoires des chefferies autochtones préexistantes.

Vers la fin des années 1950, l’administration coloniale, revenant à cette logique première, changea de politique en réincorporant ces chefferies «rwandophones» au sein des chefferies autochtones sous l’autorité directe des chefs locaux. Tous les ingrédients des conflits contemporains étaient en place, car les communautés rwandophones continuèrent à se réclamer de leur autonomie. Le surgissement de l’ethnonyme banyamulenge, inexistant dans la nomenclature des ethnies de la région fut une stratégie utilisée par les pasteurs tutsis, installés dans les plateaux d’Itombwe dans le territoire d’Uvira, pour se démarquer des autres immigrants -Ruhimbika, 2001. Loin de chercher à fabriquer une nouvelle ethnie, ils entendaient simplement se définir davantage par leur lieu de résidence, plutôt que par leur habitat originel -Mugangu, 2004.

Après la mort du roi Kigeri IV Rwabugiri en 1895, des groupes d’éleveurs migrèrent en territoires d’Uvira et de Fizi au Congo, fuyant la tyrannie et les représailles du roi Musinga -Yuri V. «Banyamulenge», dans le langage congolais, est progressivement devenu synonyme de «Rwandais résidant au Congo». À l’indépendance la question se posa: fallait-il naturaliser les Rwandophones? Au présent, la question «banyamulenge» relève de deux fonctionnalités distinctes.

Au niveau national, elle sert d’atout aux leaders rwandophones pour négocier leur représentation dans les enceintes nationales, alors que leur communauté ne fait pas partie des communautés ethniques les plus significatives sur le plan numérique. Dans tous les travaux du dialogue intercongolais et au sein de toutes les institutions nées des accords intercongolais après 2001, la représentation des Rwandophones s’est imposée comme une exigence nationale, alors que le système de représentation en vigueur est d’ordre provincial et non communautaire -Bouvier, 2004. Dans le Kivu, cette problématique a une dimension singulière: la communauté allochtone revendique son plein droit de cité.

Les Congolais, complices des Hutus?

Un autre malentendu puise sa source dans les «études coloniales». Les observateurs européens de la seconde moitié du XIXe siècle, prenant connaissance des sociétés composées d’une minorité d’éleveurs formant une «aristocratie» -les Tutsis- et d’une majorité d’agriculteurs en position de subordonnés -les Hutus-, imaginèrent que les éleveurs descendaient des conquérants venus du nord et qu’ils n’étaient pas de la même «race» que les agriculteurs. Les uns seraient des «Hamites» et les autres des «Bantous».

Ainsi, les populations congolaises, parce que bantouphones et composées en majorité d’agriculteurs, étaient classées dans la même catégorie ethnique que les Hutus. Le caractère erroné de cette interprétation a été démontré -Chrétien, 2010. En réalité, les Congolais, en dehors des populations du Kivu, ne se réfèrent pas communément à la distinction: hutu/tutsi. Naguère, ils qualifiaient indistinctement tous les ressortissants du Rwanda Burundi, de «Rwandais» ou de «Zaïrwandais» à l’époque où ils bénéficiaient des promotions politiques et économiques par la zaïrianisation des postes sous Mobutu à partir de 1965.

Il est arbitraire de parler de la solidarité des Congolais avec les Hutus au prétexte que ceux-ci vinrent en masse en 1994 au Congo et y furent accueillis, c’est oublier que cette situation n’a pas résulté d’un choix. Le témoignage de l’ancien conseiller spécial de Mobutu en matière de sécurité en est une illustration: «Le gouvernement et l’armée rwandais ont traversé la frontière en emmenant avec eux l’État rwandais dans un autre État. En effet, le gouvernement rwandais a emporté avec lui la Banque centrale, les documents des services de l’administration publique et des cabinets des ministères, tandis que toutes les Forces armées rwandaises -FAR- ont simplement déménagé du territoire rwandais pour venir s’installer au Zaïre (…)

Plus des trois quarts des équipements militaires des FAR ont été emportés avec les troupes en fuite qui avaient en face d’elles, à leur entrée à Goma, des unités des Forces armées zaïroises -FAZ- nettement inférieures en hommes et en équipement, pour procéder au désarmement des fuyards» -Ngbanda, 1998, p. 87-88. La suite de l’histoire est plus que paradoxale. Ce sont les Congolais, prétendument complices des Hutus, qui furent accusés peu après d’avoir perpétré des massacres des mêmes Hutus dans les forêts congolaises. Or comme on le sait, depuis le rapport «Mapping» des Nations unies concernant les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire -Chrétien et Kabanda, 2013; Reyntjens, 2017-, ce sont les troupes rwandaises, exerçant leur droit de poursuite, qui éliminèrent les derniers vaincus. Les témoignages abondent et certains sont terrifiants.

Le pillage, le Congo ou le Rwanda?

Vu du Rwanda, le Kivu serait une zone «naturelle» de son extension -Wrong, 2021. Tous les accords secrets ou tentatives d’accord avec le Rwanda possèdent toujours une clause sur la «cession de terre». Tel fut le cas de l’arrangement dans le maquis de Laurent-Désiré Kabila, en 1965, à l’époque de la présence de Che Guevara, avec le contingent rwandais venu en renfort; il en fut de même des clauses des accords de Lemera conclu en 19968. En 1996-1998, l’ampleur de la présence massive des troupes ougando-rwandaises, dont on ne connaissait que les hauts officiers qui détenaient le haut commandement militaire -notamment James Kabarebe, le chef d’État-major de l’armée-, s’est révélée pour la première fois à l’opinion congolaise, lorsque Laurent-Désiré Kabila décida, par un retournement d’alliance, de leur rapatriement, en juillet 1998, après avoir échappé à une tentative de putsch à son retour d’une visite de travail à Cuba.

À partir de 1998, la guerre prit un autre tournant pour devenir «continentale» -Péan, 2010. Elle se poursuivit de trois manières: d’abord sous la forme des rébellions et des dissidences militaires des pseudo-congolais, comme le CNDP -Congrès national pour la défense du peuple- de Laurent Kundabatware ou le M23 -Mouvement du 23 mars- de Makenga Sultani et Runiga Charles; ensuite, par l’infiltration des unités congolaises des Forces armées, de Police et de sécurité, sous la forme d’une nécessaire assistance dans la lutte contre les «forces négatives»; enfin, par des opérations d’expropriation des terres des paysans de l’Ituri fuyant les violences des prétendus islamistes.

Les zones occupées furent systématiquement dépouillées de leurs ressources: café, bois, bétail, réserves dans les coffres des banques, démontage des équipements industriels, etc. Dans cette convoitise pressante, les deux partenaires, l’Ouganda et le Rwanda en vinrent à se battre, par deux fois, en mai et en août 1999, pour le contrôle de la production du diamant dans la région de Kisangani. Une fois les stocks épuisés, les occupants passèrent à un stade plus méthodique et plus intensif d’exploitation des ressources minières -cassitérite, coltan, tungstène. En dépit d’une série d’accords de paix -Lusaka en 1999, Pretoria en 2002, Nairobi en 2006-, le pillage a continué par l’intermédiaire des groupes militaires en rébellion -CNDP, M23- sous prétexte d’éradiquer les derniers groupes des génocidaires ou d’aider l’armée congolaise à le réaliser.

La correspondance dans le choix des sites militaires et les terroirs riches en sous-sols et en terres de pâturage a confirmé la thèse selon laquelle le Rwanda a continué à consolider ses positions économiques sur le territoire congolais. Le contrôle de la production des mines et de leurs circuits de sortie a été une manière de créer une base d’accumulation du capital. Entre juin 2003 et décembre 2005, plus de 2000 droits miniers furent accordés, institutionnalisant la pratique du pillage des richesses du sous-sol -Pourtier, 2011; Jacquemot, 2014.

Sur les pertes humaines, on dispose de plusieurs estimations qui donnent des chiffres effrayants sur le déficit démographique dans la région. La majorité des décès ne sont pas attribués à la violence physique, mais à l’état sanitaire très dégradé et à l’insécurité alimentaire et nutritionnelle, tous deux directement associés à la situation résultant de la guerre civile et de l’occupation par les troupes étrangères. Quant aux catastrophes économiques et environnementales, ils font l’objet du Rapport du «Groupe d’Experts des Nations unies sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres richesses de la République démocratique du Congo», actualisé pratiquement tous les deux ans depuis qu’il a été rendu public pour la première fois en avril 2001.


La RD-Congo, ses ressources et les massacres -1996-2006-

L’Est du Congo, la région au cœur de tous les conflits, forme une ceinture riche en ressources minières. Trois minerais dominent l’économie frauduleuse militarisée qui s’y est installée depuis 1996: le coltan, la cassitérite -étain- et l’or. Le pentoxyde de tantale se trouve dans le sous-sol des Kivus sous forme de «coltan» -colombo-tantalite.

Dans les sites miniers, il est souvent associé à de la cassitérite. Une fois raffiné, il est utilisé dans l’industrie aérospatiale et l’électronique. La cassitérite est un minerai dont on extrait l’étain, employé dans la fabrication du fer-blanc et divers emballages alimentaires et surtout dans les circuits électroniques des équipements informatiques. Son extraction date des années 1930. Ce minerai est très présent dans la province du Sud-Kivu, dans le territoire de Shabunda et dans le Nord-Kivu à Walikale et sur le plateau de Masisi.

L’or est quant à lui présent au Sud-Kivu et surtout en Ituri dans la province orientale, dans les mines de Kilo et Moto. Même à petite échelle, exploités artisanalement, les gisements restent très productifs. Et comme l’investissement en équipements est relativement modeste, l’exploitation se fait à un taux de rentabilité très élevé. Hormis un comptoir déclaré, pratiquement toute l’exploitation aurifère qui gravite autour du Bunia se fait dans l’illégalité. Cette situation peut expliquer la concentration des conflits sur certains sites aurifères, comme celui de Mongwalu qui a fait l’objet de toutes les batailles, portées le plus souvent par les rivalités ethniques, exacerbées par d’incessants conflits fonciers.


Le Congo, cause de la disparition du «Grand Rwanda»?

Il existe un mythe du «grand Rwanda» qui s’est développé dans la région et qui nourrit un imaginaire susceptible de pérenniser le climat de violence existant sur fond d’ambiguïté historique. À partir de la manipulation des mythes anciens, on prétend qu’il aurait existé naguère un Grand Rwanda qui englobait les espaces actuels du nord et du Sud-Kivu; qu’il aurait été combattu puis réduit à des portions congrues lors des conquêtes coloniales.

Cette nouvelle situation aurait été entérinée par la Conférence de Berlin puis, après les indépendances, par le deuxième Sommet de l’Organisation de l’unité africaine -OUA- en 1964 qui opta pour le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Le propos du 10 octobre 1996 à Cyangugu du président Pasteur Bizimungu, le successeur de Juvénal Habyarimana, a révélé, carte géographique à l’appui, l’ampleur de cet imaginaire et la portée exacte de cette ambition: «Je voudrais dire aux Banyamulenge qu’ils doivent faire la leçon à ceux-là qui les pourchassent (…) Si le pari est de chasser ceux-là qui ont vécu dans ce pays depuis plus de 400 ans, ils doivent rester là-bas pour corriger et donner la leçon de savoir-vivre à ceux-là qui veulent les chasser (…) Je voudrais dire à tous les Rwandais éparpillés ici et là à l’étranger qu’avant l’arrivée des Blancs, le Rwanda avait à peu près six cents ans d’existence (…) Même dans la région appelée Bishugi considérée aujourd’hui comme berceau des Banyamulenge, tous les habitants de ces contrées étaient des Rwandais. Même Kayenzi et autres, situées actuellement au Zaïre, faisaient partie du Rwanda. Si nos combattants sont actuellement au Zaïre, ils y sont donc chez eux».

La référence historique est fallacieuse. Sur l’étendue de l’ancien royaume du Rwanda, les historiens s’accordent à affirmer qu’à l’arrivée des premiers Blancs, cet État précolonial était de dimension nettement plus modeste. Au XIXe siècle, il n’occupait que sa région centrale, mais était en voie de conquérir sa partie septentrionale qui était encore gouvernée par des roitelets hutus, indépendants de la cour du Mwami -Newbury, 1988.

En réalité, ce royaume du Rwanda serait de création bien plus récente: sa fondation ne daterait que du milieu ou de la fin du XVIIe siècle -Vansina, 2001. Ferdinand Nahimana affirme que l’État à prédominance nyiginya, né au XIXe siècle s’est superposé peu à peu aux principautés préexistantes et que le Rwanda unifié sous un même pouvoir politique est un phénomène tardif qui ne s’est achevé qu’au moment de la colonisation. Les royaumes du Cyingogo, du Bushiru et du Buhoma devinrent des «chefferies» soumises à leurs premiers chefs tutsi, respectivement en 1916-1919, 1919-1925 et 1924-1931 -Nahimana, 1993. L’instrumentalisation de l’histoire des «conquêtes rwandaises» du XIXe siècle induit une accumulation de malentendus.

Entre 1867 et 1895, le mwami Kigeri IV Rwabugiri aurait organisé treize campagnes militaires à la base de l’extension et de la centralisation du royaume. Mais certaines de ces campagnes furent de simples expéditions de razzia pour s’emparer de l’ivoire, comme dans les forêts du pays des Tembo, sans être suivies d’une annexion effective. De même, toutes ces campagnes ne furent pas toujours couronnées de succès, comme dans le Sud contre le Burundi ou encore, contre le Bushi à l’ouest. C’est d’ailleurs au retour de la dernière de ses campagnes contre les Bashi, en septembre 1895, qu’il trouva la mort sans n’avoir jamais étendu son pouvoir sur le Kivu -Vansina, 2001.

En ce qui concerne enfin le tracé frontalier rwando-congolais, la situation ne souffre d’aucune ambiguïté. S’il fallait revenir à la Conférence de Berlin, autrement dit, à la première carte de la région qui accompagna la déclaration de neutralité du 1er août 1885, notifiée par Léopold II aux Puissances signataires de l’Acte général de Berlin, c’est le Congo qui aurait des terres à récupérer à l’Ouganda, au Rwanda et au Burundi et non le contraire -de Saint Moulin, 2011. En effet, c’est l’expédition du Comte allemand Von Götzen, faisant la découverte du lac Kivu en 1894 qui permit la réouverture de négociations qui aboutirent à la signature de la Convention du 11 août 1910 avec l’Allemagne fixant la frontière actuelle avec le Rwanda et le Burundi. Par cette convention, qui adopta un nouveau tracé allant du Mt Sabinyo au Tanganyika, le Congo perdit une partie de ses terres au profit du Rwanda-Burundi.

Le mythe du «Grand Rwanda» semble avoir bénéficié, depuis un quart de siècle, de solides renforts sur le plan international. Herman Cohen, l’ancien sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines sous l’administration de George Bush, dont le franc-parler a l’avantage de rendre publiques certaines indiscrétions, a déclaré dans une tribune du New York Times -décembre 2008-, à la suite de l’aventure militaire du CNDP: «there is no Congo!» Et de s’expliquer: «De 1996 jusqu’aujourd’hui, le gouvernement rwandais dirigé par les Tutsis a contrôlé efficacement les provinces orientales du Congo du Nord et du Sud Kivu (…) Pendant ces douze années, les provinces -orientales-, riches en minerais, se sont intégrées économiquement au Rwanda (…) Le Département d’État considère le Kivu comme une contrée faisant partie intégrante du Rwanda!».

L’engagement américain reste l’un des éléments les plus confus de l’histoire récente dans les Grands Lacs. Le choix d’abattre Mobutu ne semble pas le justifier à suffisance. L’implication de sa puissance militaire au service d’un projet hégémonique et expansionniste demeure une énigme. Mais il n’en reste pas moins qu’«en Afrique centrale, comme ailleurs, les États-Unis ont été un apprenti sorcier, incapable de guider un processus qu’ils ne contrôlaient plus, avec des conséquences désastreuses» -Bruyland, 2021, p. 52. Plaider pour l’éclatement du Congo pour faciliter le regroupement de la région des Grands Lacs sur la base de la culture commune fondée sur le pastoralisme passerait pour une vue de l’esprit.

De tout temps, de par le monde, la frontière politique a toujours été la résultante des rapports de force et qu’en réalité, aucune d’elles ne serait réellement «naturelle». De plus, cette nouvelle entité politique -République des Volcans-, fondée sur le partage de la même «culture interlacustre» ne serait pas dénuée de problèmes. Il n’est pas certains que les habitants du Kivu, pour qui la nationalité congolaise est non négociable, acceptent de se laisser envahir par les allochtones rwandais.

De plus, cette «république» formée des régions à forte démographie ne serait pas à l’abri, pendant longtemps, de la quête de nouveaux espaces; le conflit ethnique interne hutu/tutsi ne s’estomperait pas automatiquement. Pour preuve, le projet de création d’un «tutsiland» coexiste avec celui de «hutuland»; tous deux concernent la capture de nouveaux espaces, mais au profit de l’un ou l’autre groupe, de manière exclusive. Une autre réalité doit être prise en considération. Malgré son déficit en matière de gouvernance, le Congo qui est entouré des frontières permanentes depuis 1918 n’est pas un État aussi fragmenté qu’on le pense. Il est formaté par l’association de quatre espaces géographiques et culturels anciens, autour d’une colonne vertébrale unique: le fleuve Congo. Il y a ainsi la savane du nord, l’espace forestier central, la savane du sud, puis l’espace à la lisière de la crête Congo Nil.

À partir du XVIIIe siècle, la généralisation du commerce à longue distance, à partir des côtes, vint superposer une nouvelle répartition, cette fois-ci dichotomique: d’une part, l’espace du grand fleuve et du commerce luso-africain, tourné vers les côtes de l’océan Atlantique; d’autre part l’espace oriental, orienté vers les ports de l’océan Indien. Ces deux types de regroupement, géographique et commercial, apparemment contradictoires, seraient le socle de l’unité des populations du Congo. Par exemple, les peuples du Katanga ont beau être de culture swahilophone, ils sont liés, par la mémoire de l’ancien empire lunda, aux peuples du Kwango. On comprend qu’il ne soit pas si aisé de démanteler cet ensemble.

Perspectives

La tragédie congolaise est de mieux en mieux documentée, mais elle est toujours autant occultée. Tout continue à se passer comme si l’Occident demeurerait préoccupé par son devoir de «mea culpa» à l’égard du Rwanda et le besoin de faire taire sa mauvaise conscience de n’avoir pu empêcher le génocide de 1994. Aujourd’hui le Congo compte près de 5 millions de déplacés internes et un million de Congolais vivent dans les pays voisins. La résultante des drames dans l’Est où sévit une myriade de groupes armés encore souvent manipulés par les États voisins, qui se livrent à d’incessantes guerres par procuration. De quoi l’avenir peut-il être fait? On ne peut avancer que quelques indices d’évolution possible glanés dans l’expérience du passé.

Le projet d’isoler des régions d’un haut intérêt commercial et stratégique du reste du pays a montré ses limites depuis les échecs des sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï. Cette politique est d’une efficacité douteuse, car elle n’est pas inscrite dans le temps long. N’a-t-on pas observé que la localisation géographique du «Congo utile», suivant les fluctuations du commerce international, est variable dans le temps et dans l’espace!

À l’époque de la reine Victoria, quand l’ivoire était très recherché, le «Congo utile» était le Maniema et le Sankuru. À l’invention du pneumatique, il passa à l’Équateur et au lac Maindombe. Puis, vint l’ère de l’expansion industrielle et militaire où il s’installa durablement au Katanga, pays du cuivre, du cobalt et de l’uranium. Avec le coltan, il a pris d’assaut l’ancienne région agropastorale du Kivu. Il n’est pas dit qu’il y reste pour toujours. Les exigences de la révolution verte, la protection du massif forestier -le deuxième de la planète- et des réserves d’eau douce le destinent à devenir un moteur de l’intégration de l’espace national. C’est dans une telle configuration spatiale que l’équation démographique des Grands Lacs pourrait trouver une solution durable et que les dualités conflictuelles -hutu/tutsi, congolais/voisins, autochtones/allochtones- pourraient être diluées dans une diversité plus vaste, valorisant les complémentarités plutôt qu’exacerbant les antagonismes. Pour enfin sortir d’une crise sans fin.

Isidore Ndaywel è Nziem

Historien, professeur émérite à l’Université de Kinshasa (RD-Congo)

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