
Kigali a décroché le Graal: un Grand Prix de Formule 1 à Bugesera dès 2030, pour dix ans. Un circuit neuf à 25 km de la capitale, 250 millions de dollars minimum, et le retour de la F1 en Afrique depuis Kyalami en 1993. Une consécration sportive. Une cible judiciaire aussi. Au moment où la F1 scelle son contrat avec Visit Rwanda, la République Démocratique du Congo traîne le Rwanda devant la Cour internationale de Justice à La Haye. Kinshasa accuse Kigali de violer plusieurs traités fondamentaux: la Convention pour la prévention du génocide, celles sur la discrimination raciale, les droits des femmes et l’interdiction de la torture. En cause: le soutien documenté du régime rwandais à l’AFC/M23 dans l’Est de la République Démocratique du Congo. C’est le deuxième front qui s’ouvre pour Bugesera. Le premier est celui du «sportswashing».
Le Rwanda est depuis longtemps accusé d’utiliser le sport pour redorer son image. Finales de la Ligue africaine de basket depuis 2021, Mondiaux de cyclisme l’an dernier, et omniprésence de Visit Rwanda sur les maillots d’Arsenal, du Bayern Munich, du PSG et désormais Aston Villa après la fin du contrat avec Arsenal sous pression des supporters. «Le Rwanda investit dans les plus grands événements pour détourner l’attention de son bilan catastrophique en matière de droits humains», dénonce Felix Jakens, d’Amnesty International. «Un Grand Prix de dix ans “présenté par Visit Rwanda” est une opération de blanchiment d’image». Human Rights Watch pointe, elle, une réduction de «l’espace pour la liberté d’expression». Kigali balaie. «Une distraction face aux réalisations étonnantes du pays», répond Irene Murerwa, responsable du tourisme, à BBC Sport Africa. «Les retombées profiteront à tous les Rwandais».
Reste la faille que la F1 ne peut ignorer: sa propre charte l’engage à «respecter les droits de l’homme internationalement reconnus». Son paddock vaut près d’un milliard de dollars et ses assureurs sont frileux: Bahreïn et l’Arabie saoudite ont été retirés du calendrier cette saison pour cause de risques près du détroit d’Ormuz. Si la guerre perdure dans les Kivu, Bugesera sera à 150 kilomètres d’un conflit armé, à portée de roquettes guidées ER-GMLRS ou de drones kamikazes. Une menace directe pour les pilotes. La F1 répond par la formule consacrée: «Inspirer 100 millions de personnes en Afrique, le sport comme force positive». Pour Amnesty, des mots «qui sonnent creux». Le président de la FIA, Mohammed Ben Sulayem, assume: «Quand les gens n’obtiennent pas ce qu’ils veulent, ils accusent toujours le “sportswashing”. Honnêtement, je me fiche de ce qu’ils disent». La CIJ, elle, ne se fichera pas. Et Kigali devra choisir: le prétoire de La Haye ou le paddock de Bugesera.
YA KAKESA




