
Le ronronnement d’une chargeuse couvre à peine les doléances des chauffeurs. Mercredi à Madila, sur la RN1 entre Kananga et Mbuji-Mayi, des dizaines de camions chargés de maïs et de carburant sont enlisés depuis plusieurs jours dans un bourbier de sable. «La route est en état de délabrement avancé. Elle est abandonnée depuis plus de 10 ans», accuse le Directeur Kabongo, de l’Office des Routes, casquette orange vissée sur la tête et gilet siglé «OR» sur les épaules. L’Office supervise l’axe Kananga-Mbuji-Mayi, long de 185 km.
«Ce n’est que du dépannage»
Selon lui, les pluies et le ruissellement charrient chaque saison le sable vers les bas-fonds. «C’est là que les véhicules s’embourbent», explique-t-il devant un poids lourd à moitié enfoui. «Plusieurs responsables sont passés par là ces dernières années et n’ont fait que des dépannages».
Le directeur insiste: pendant toute cette période, l’Office des Routes n’a pas reçu d’engins adaptés pour assurer un entretien structurel. «On nous demande de réhabiliter 185 km avec une vieille chargeuse et deux niveleuses des années 1990. Ce sont des engins de dégagement, pas de construction. Pour stabiliser une chaussée, il faut des compacteurs, des concasseurs, des camions bennes en nombre. Nous ne les avons jamais eus», lâche un villageois.

Sur place, le ministre John Banza Lunda a trouvé l’Office en pleine opération du genre: une chargeuse évacue le sable pour dégager la chaussée et permettre le passage du convoi ministériel venu «se rendre compte de l’état de la route». «Pendant dix ans, on a fait que ça. On dégage juste pour laisser passer. Ce n’est pas une réhabilitation», insiste Kabongo. Sans travaux structurels ni matériel lourd, la RN1 redeviendra impraticable aux prochaines pluies.
Contrats signés, travaux au ralenti
Depuis 2019, deux lots ont pourtant été attribués à des sociétés pour la «modernisation» de l’axe, affirme le directeur. Mais sur le terrain, les entreprises sont encore à l’«ouverture simple». «Elles n’ont fait que 7 à 9 kilomètres depuis Kananga. Le reste se trouve dans un état mauvais», détaille-t-il. L’Office, lui, n’a jamais été doté pour prendre le relais. «Comment entretenir une route nationale sans parque d’engins? Chaque année, on envoie des besoins. Chaque année, le budget ne suit pas. On bricole», confie un ingénieur de l’OR sous couvert d’anonymat.
Un axe vital asphyxié
La RN1 est l’unique voie terrestre reliant Kananga, capitale du Kasaï-Central, à Mbuji-Mayi, capitale du Kasaï-Oriental. Son délabrement fait flamber les prix: le sac de maïs de 100 kg coûte jusqu’à 150.000 FC à Mbuji-Mayi, contre 60.000 FC à Kananga, selon des transporteurs. «Un camion peut faire une semaine ici pour 80 km. On brûle le gasoil, on paie les chargeurs, et la marchandise pourrit», témoigne un chauffeur bloqué depuis deux semaines. Plusieurs transporteurs menacent de suspendre la desserte pendant la saison des pluies. «Sans financement pour une réhabilitation lourde et sans engins adaptés, on continuera à pousser le sable», résume le Directeur Kabongo, en désignant la piste où s’étire une file de véhicules à l’arrêt.

L’abandon de la RN1 isole plus de 5 millions d’habitants et freine l’approvisionnement de la région diamantifère de Mbuji-Mayi, déjà frappée par la crise économique. John Banza Lunda est venu inspecter pour rectifier le tir. «C’est un ordre présidentiel», dit-il.

