
Au cœur des marécages et des forêts du Mai‑Ndombe, là où la République Démocratique du Congo tient l’un des poumons les plus précieux de la planète, une bataille d’arrière‑plan prend des allures de crise politique. Samedi à Kinshasa, le Groupe de Travail Climat REDD+ Rénové -GTCRR- a frappé fort: il s’oppose catégoriquement à toute suspension ou révision unilatérale de l’accord ERPA signé avec la Banque mondiale. Pour ces ONG et acteurs communautaires, revenir sur le contrat reviendrait à trahir d’abord les populations locales, puis les engagements internationaux de Kinshasa.
Un pacte fragile menacé
Le programme carbone Mai‑Ndombe s’inscrit dans le dispositif REDD+, censé rémunérer la préservation des forêts et offrir des alternatives économiques aux populations riveraines. Après des années de concertation, le mécanisme a été formalisé dans un contrat juridiquement contraignant -l’ERPA- qui fixe notamment le prix des crédits carbone et les modalités de partage des bénéfices.
Or, depuis plusieurs semaines, des voix au sein du débat public réclament une renégociation du prix et des clauses. Ce qui, pour le GTCRR, est une ligne rouge. «Nous avons participé à chaque étape, au village comme à Kinshasa», rappelle une porte‑parole du groupe. «Remettre en cause l’accord sans associativité étroite des bénéficiaires, c’est détruire la confiance et pénaliser ceux qui protègent la forêt.» L’argument est simple et brutal: contracter sans stabilité juridique, c’est condamner l’écosystème de coopération et les recettes attendues par les communautés.
Les risques d’une renégociation précipitée
Les conséquences d’une modification unilatérale seraient multiples et immédiates. Juridiquement, elle exposerait la République Démocratique du Congo à des contestations, à la suspension de versements et à des pénalités. Diplomatiquement, elle fragiliserait la crédibilité du pays dans les forums climatiques où la parole et la fiabilité sont des monnaies d’échange. Mais c’est surtout sur le plan local que la casse serait la plus visible: les ménages riverains qui comptaient sur ces revenus pour financer l’éducation, la santé ou des projets alternatifs risquent de perdre une source essentielle de revenus.
Les ONG pointent aussi un effet pervers: priver les communautés des recettes prévue par contrat risquerait de les pousser -faute d’alternatives viables- vers des activités destructrices telles que le déboisement ou l’exploitation illégale. «On ne peut pas acheter la paix sociale et la protection de la forêt, puis revenir dessus au premier frémissement de marché», avertit le GTCRR.
Des alternatives réalistes plutôt que l’affrontement
Plutôt que de réclamer la rupture d’un accord, cette branche de la société civile propose des voies pragmatiques pour défendre l’intérêt national et celui des populations. D’abord, activer tous les leviers techniques et diplomatiques pour valoriser les crédits excédentaires déjà produits: optimisation des canaux de commercialisation, recours à des instruments de marché complémentaires, et articulation avec des acheteurs volontaires susceptibles de surenchérir sur les prix. Ensuite, renforcer la transparence sur les volumes réellement commercialisables et publier des rapports réguliers pour apaiser les suspicions.
Enfin, sur le plan institutionnel, le GTCRR réclame des garanties: une mission parlementaire d’évaluation, un audit indépendant du plan de partage des bénéfices et la révision des clauses futures avec la participation effective des communautés. Ces mesures visent autant à sécuriser juridiquement la RDC qu’à réparer un déficit de confiance entre les parties prenantes.
Vers une gouvernance plus inclusive
L’affaire Mai‑Ndombe révèle une contradiction structurelle: comment convertir un patrimoine écologique mondial en revenus sans affaiblir les droits et la dignité des peuples qui habitent ces forêts? La réponse, pour la société civile, passe par une gouvernance plus inclusive. Cela implique que les décisions techniques et financières ne soient plus prises en vase clos, et que les mécanismes de redistribution deviennent audités, traçables et compréhensibles pour les bénéficiaires.
Le GTCRR insiste sur le principe que la stabilité contractuelle est la condition sine qua non de tout financement climatique sérieux. À défaut, Kinshasa risque de perdre non seulement des revenus, mais aussi la crédibilité qui lui permettrait d’attirer de nouveaux partenaires.
Un ultimatum politique déguisé en appel technique
La mise en garde du GTCRR sonne comme un ultimatum tempéré: il ne s’agit pas d’un rejet idéologique des financements internationaux, mais d’une exigence de justice et de sécurité juridique. Le message est adressé tout autant au gouvernement qu’aux bailleurs: sécurisez les contrats, garantissez les bénéfices aux gardiens de la forêt et renforcez les mécanismes de gouvernance. Faute de quoi, prévient cette société civile, la contestation s’étendra et les effets se feront sentir là où cela fait le plus mal, dans les villages et les concessions forestières.
Alors que les projecteurs restent braqués sur Kinshasa et les grandes institutions, la réalité du Mai‑Ndombe se joue sur le terrain, entre huttes et tourbières. Protéger cette forêt, c’est aussi protéger ceux qui la protègent. Le GTCRR l’a rappelé: mieux vaut consolider un accord imparfait que saborder un instrument qui, malgré ses faiblesses, représente une chance concrète de développement vert pour des milliers de familles. Reste à savoir si les autorités et les partenaires écouteront ce cri d’alerte avant que l’élan vert ne se transforme en désillusion sociale.


