Tribune – Impératif de responsabilité et devoir de solidarité pour vaincre le Covid-19 en RD-Congo

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A l’instar du reste du monde, notre pays, la RD-Congo est lui aussi touché par la pandémie du Coronavirus. Avec les premiers cas confirmés par les autorités le 10 mars 2020, ce fléau est arrivé bien plus tôt qu’on ne l’aurait attendu. En plus d’endeuiller des familles et de ralentir l’économie, cette pandémie révèle au grand jour notre «nudité» et étale notre incapacité collective à offrir les garanties de protection et de résilience aux chocs notamment sanitaire. Elle nous met aussi face à nos fragilités politiques, économiques, et sociales.

Le lourd passif

Pourtant, cette «nudité» face aux affres du Covid-19 était prévisible, après près de 30 ans de non-investissement dans notre système de santé, dans la recherche et développement. Si les pays développés ont été fortement ébranlés, eux à notre différence disposent des réserves pour amortir les chocs. A quoi donc un pays pauvre comme le nôtre peut-il s’attendre? Il est aujourd’hui clair que la RD-Congo est dépourvue d’infrastructures, des équipements adéquats et des capacités structurelles et humaines proportionnelles à sa population pour mener correctement la riposte au plan sanitaire. Nos hôpitaux sont délabrés et sous équipés, notre personnel de santé est privé de motivation suffisante. Nous ne disposons que d’un seul centre de dépistage, l’INRB, pour prendre en charge plus de 80 millions d’habitants répartis dans 26 provinces faisant peser le poids de l’organisation de la riposte aux seules frêles épaules de l’illustre Docteur Muyembe et son équipe dynamiquement patriotiques. Sur le plan économique, la modestie du budget de l’État suggère que ce dernier ne sera pas en mesure de soutenir la relance de l’économie qui sera durement affectée par le Covid-19. Nos chaines d’approvisionnement alimentaire seront durement affectées au regard de son caractère extraverti. Dans ce contexte, l’aide extérieure devient cruciale pour combler nos insuffisances. Mais contrairement aux crises passées, nos partenaires doivent eux aussi, en cette période du Covid-19, faire faces aux mêmes défis. Nous devons donc compter d’abord sur nous-mêmes, sur notre expérience, sur notre intelligence, sur notre capacité créatrice, sur la bravoure de nos jeunes et la foi qui nous a toujours habités. Je salue, à ce stade, les efforts de prise en charge qui ont été déployés par le Président de la République, et par le gouvernement conduit par le Premier ministre pour contenir la propagation du Covid-19 et leur évidente volonté d’atténuer ses chocs socio-économiques. Le lourd passif hérité par l’Exécutif ne lui permettra pas de relever l’important défi auquel nous devons faire face. Nous devons tous accepter de nous sacrifier et de soutenir l’action du gouvernement pour transformer cette crise en une véritable opportunité de relance. C’est ici que je voudrais nous inviter, nous dirigeants, à la responsabilité citoyenne et à un devoir de solidarité qui s’impose à nous et au peuple tout entier.

A nous décideurs, il faut:

1. Faire montre de la plus grande responsabilité.

L’expérience que vivent les pays avancés nous renseigne qu’il ne suffit pas de disposer de médicaments, d’hôpitaux ou de respirateurs pour maîtriser la pandémie. Il faut aussi d’importantes capacités d’organisation et d’importants moyens logistiques. La préparation a été émaillée d’incidents regrettables remettant à la surface nos habituelles guerres d’ego et de leadership, notre incapacité à nous unir même face à une menace commune. A ce jour, personne ne sait avec exactitude comment nous nous sortirons de la menace du Covid-19. Mais, il est certain que la facture de toute forme de laxisme, de complaisance ou d’incompétence se paiera en vies humaines. C’est une question de vie ou de mort pour plus de 80 millions d’âmes. Aujourd’hui, du Président de la République au dernier citoyen lambda, personne n’est épargnée. Nous tous sommes exposés au même titre. Les plus aisés d’entre nous, ne peuvent plus aller se faire soigner à l’étranger. Le péril est à notre porte. Le choc n’est pas que sanitaire. Il est surtout économique et social. Les conséquences seront plus durables sur l’ensemble du territoire national. Ce qui nous oblige à agir en conséquence et en toute responsabilité.

2. De prévenir la crise dans la crise et l’après-crise.

L’élite dirigeante et toute la classe politique ont l’obligation de démontrer leur plus haut degré de responsabilité dans la gestion de cette crise sanitaire. Elles doivent remiser leurs démons habituels: l’égoïsme, le tribalisme, la division, etc. Ils ne nous seront d’aucune utilité. Cette responsabilité doit se traduire, dans un premier temps, par le soutien à la mise en œuvre efficace du Plan de riposte multisectoriel adapté et la gestion transparente des moyens y relatifs. Et dans un second moment, elle doit nous permettre d’anticiper sur l’après-crise sanitaire. Il nous faut un Plan de relance stratégique cohérent, adapté et bénéficiant des moyens de sa mise en exécution. Ce plan requiert des politiques publiques qui reforment notre système d’éducation, notre système de santé avec un accent sur la recherche scientifique. Entre-temps, il est évident que le gouvernement, en cette période, doit opérer une nette réaffectation de ses ressources. Celles-ci doivent servir prioritairement à financer les efforts de la riposte qui passent notamment par le confinement, le screening de toutes les personnes-contacts des patients et des cas suspects ainsi que la décontamination des sites ciblés propices à la propagation du virus. Des moyens conséquents doivent être débloqués pour soutenir une vaste campagne de prévention qui apparaît à ce jour comme le meilleur moyen de lutter contre le Covid-19. Plus on respecte les règles, plus on fait respecter les règles, plus on sauvera des vies humaines. L’impératif de responsabilité des gouvernants, c’est aussi de s’assurer qu’aucun dollar de la riposte contre le Covid-19, n’aille engraisser un groupe des privilégiés au lieu de sauver des vies en Ituri et au Kwilu qui font partie des provinces affectées. Car, une mauvaise gestion de la riposte ne pourrait que déboucher sur une hécatombe. Ce qui est valable pour les ressources du Trésor public l’est aussi pour les appuis des bailleurs de fonds. Les moyens mis à la disposition de notre pays n’auraient d’utilité que s’ils sont judicieusement utilisés pour la riposte et l’éradication du Covid-19 et du choc économique qu’elle va générer.

Au peuple RD-congolais, il faut insister sur:

3. Le devoir de solidarité:

J’en appelle à l’expression de la plus grande solidarité. Le mal qui nous menace est insidieux. Et nous ne sommes pas tous outillés pour le combattre et s’en prémunir. Il est indispensable que ceux qui disposent de quelques ressources de toute nature viennent en aide à ceux qui en sont dépourvus. Contrairement aux idées répandues, le Coronavirus ne fait aucune distinction entre dirigeants et dirigés. Il est essentiel que nous acceptions les contraintes imposées et appliquions scrupuleusement les gestes barrières et les recommandations émanant des autorités habilitées. C’est dans cet esprit que j’ai lancé un sondage de 24 heures sur Twitter le 1er avril 2020. J’ai invité mes followers à répondre à la question suivante: «Pour ou contre l’instauration d’une retenue sur chaque recharge d’unités pour financer le Fonds de solidarité nationale pour soutenir la riposte contre le #Covid19? Votez et retweetez». J’ai proposé ce mode de contribution en considérant que le tiers de la population congolaise dispose d’un téléphone. Le tweet a été vu 50 119 fois avec 7 878 interactions a connu 4 421 votants, 226 retweets, 252 likes et 533 commentaires. Les participants, dans leur pluralité, ont voté et donné leurs opinions.

Après lecture et analyse, j’en ai tiré trois leçons principalement:

• L’ancrage de la démocratie

Les RD-Congolais se sont prêtés volontairement à l’exercice. Et ils se sont librement exprimés parfois avec des expressions dures très régulières par ailleurs sur Twitter. Ce sondage a permis de saisir l’ampleur du déficit de confiance qui existe entre les dirigeants et le peuple. Cela s’est expliqué notamment par la prise considérée comme «tardive» des décisions gouvernementales de lutter contre la propagation du Covid-19

• La nécessité pour tous de contribuer

Les RD-Congolais pensent que les dirigeants doivent être le premier à prêcher par l’exemple en sacrifiant tout ou une partie de leur salaire et autres primes. D’autant qu’ils sont perçus par plusieurs comme ceux par qui la pandémie est arrivée. D’autres pensent que les sociétés de télécoms vont être les premiers bénéficiaires, en cette période de confinement, où le télétravail est encouragé. Ils devraient donc être parmi les premiers contributeurs, au-delà des SMS de campagne qu’elles envoient.

• La disponibilité du peuple à contribuer

La leçon principale de ce sondage montre que les RD-Congolais sont prêts à contribuer à un effort national de solidarité pour faire face aux effets néfastes du Covid-19. Chacun dans la mesure de ses moyens est disposé à accepter de concéder une partie de sa recharge mais à condition que cela soit gérée dans la stricte transparence. Beaucoup ont souhaité que la gestion de ce Fonds soit confiée à une personnalité indépendante qui sera épaulée par un cabinet d’audit international pour s’assurer de la transparence et de la traçabilité de toutes les donations. A la lumière de ce sondage, je tiens à proposer, comme l’un des mécanismes de mobilisation des moyens du Fonds national de solidarité contre le Covid-19 récemment crée par le Chef de l’Etat, une retenue de 5% pour toute recharge ne dépassant pas 10 dollars et une retenue de 10% sur toute recharge au-delà de 10 dollars durant une année. Les revenus pourraient être orientés à la motivation du personnel travaillant pour la riposte, l’acquisition des équipements et enfin à appuyer les plus démunis. A cette fin, les Télécoms joueront le rôle de collecteurs d’argent au-delà de ce que ces sociétés pourraient apporter comme contribution, sous l’œil vigilant du gouvernement, à travers l’Autorité de régulation de la poste et des télécommunications -ARPTC.

Nous briser pour nous reconstruire

60 ans après l’indépendance, notre pays, la RD-Congo, est encore en déliquescence. Cette crise nous offre une véritable occasion de nous briser pour nous reconstruire. Ne pas le faire condamnerait non seulement nos enfants, qui en payent le lourd tribut aujourd’hui, mais également et surtout nos futures générations. Le comprendre maintenant, c’est agir tout de suite. En cette période de crise, plus qu’en période normale, les RD-Congolais attendent d’être dirigés, d’être orientés, d’être rassurés. La diffusion en chaîne de mauvaises nouvelles des pays d’Europe et d’Amérique, la propagation de fake News à travers les réseaux sociaux, nous a plongés dans une angoisse insupportable. Elle est de plus en plus grandissante quand on regarde l’attitude de certains dirigeants, quand on imagine la fragilité de notre système de santé, l’inexistence des services sociaux et l’absence d’un matelas économique permettant d’amortir les chocs économiques et sociaux de cette pandémie. Pour vaincre le Coronavirus, il nous faut de la discipline, beaucoup de discipline tant dans la prise rapide des décisions que dans la mise en œuvre effective de celles-ci. Les autorités politiques ne devraient donc pas se dérober de leurs «obligations régaliennes». Leur maintien ou leur consolidation au pouvoir dépend intimement de leur attitude durant cette période. Nous avons une obligation de transcendance sur nos querelles juridico-politico-tribales. Un devoir d’exemplarité par le respect strict des gestes barrières et de mesure de confinement. Nous devons améliorer notre manière d’agir, notre manière de communiquer pour combattre vigoureusement les fake news et mériter la confiance du peuple sans laquelle aucune action politique ne peut réussir. Au terme de cette crise qui nous brise, l’urgence sera de commencer la tâche de la reconstruction. Elle passe notamment par l’adoption d’une bonne stratégie économique de relance. Et d’elle, découlera une bonne politique de santé publique et de protection sociale. La fermeture des frontières de tous les pays du monde nous rappelle que nous devons principalement compter sur nous-mêmes pour construire notre capacité de résilience. Enfin, le devoir de solidarité s’impose à la fois aux dirigeants et au peuple. Face à une telle situation, la solidarité se traduit d’abord par l’observation de mesures barrières, en se protégeant et en protégeant les autres. Et en cas de prise de mesure extrême de confinement, la compassion et la charité s’imposeraient. A quelque chose malheur est bon, dit-on. Le passage du Covid-19 doit être pour nous une occasion de relance et de changement radical des méthodes, tant dans la gouvernance du pays que dans nos habitudes quotidiennes. 60 ans après l’indépendance, nous avons donc l’occasion de repartir du bon pied après avoir été si éprouvés. Cela ne se fera pas sans une prise de conscience collective et sans sacrifices.

Vivement nous briser pour nous reconstruire.

Patrick MUYAYA KATEMBWE,

Député National