
La scène, filmée à la hâte par des habitants de Lingwala, a de quoi laisser pantois. Kinshasa croule sous les ordures, et ses camions-poubelles livrent des gravats à des particuliers. Mardi 20 octobre 2026, en fin d’après-midi, avenue de la Paix. Un camion-benne flambant neuf, frappé de l’emblème de l’Hôtel de ville, avec effigie du président de la République, traverse la commune non pas chargé d’immondices, comme le voudrait sa mission, mais de caillasses à ras bord, à destination d’une parcelle en construction. L’image résume à elle seule le divorce entre le discours public et la réalité de la voirie kinoise.
Le programme s’appelle «Kinshasa Ezo Bonga»: «Kinshasa s’embellit» en lingala. Lancé à grand renfort de communication comme la réponse à l’asphyxie de la capitale, il se trouve aujourd’hui au cœur d’une polémique qui dépasse largement le fait divers. La question n’est plus anecdotique. Elle est politique. Comment justifier que du matériel roulant acquis sur fonds publics pour assainir la ville serve des intérêts privés? Au moment où les grandes artères de Kinshasa sont devenues des décharges à ciel ouvert, le détournement d’un seul engin suffit à jeter le discrédit sur tout un programme.
Et surtout: un chauffeur peut-il agir seul? Peut-on imaginer qu’un agent subalterne détourne impunément un véhicule officiel, en plein jour, sans une complaisance au sein même de l’Exécutif provincial? C’est toute la chaîne de contrôle de l’Hôtel de ville qui est ici interpellée: traçabilité des engins, suivi des lignes budgétaires, responsabilité des cadres. À quoi servent les systèmes de géolocalisation et de supervision si les camions de la salubrité peuvent être privatisés au vu et au su de tous? Enfin, que reste-t-il de la crédibilité du discours sur la bonne gouvernance et le changement des mentalités? Pour le Kinois qui vit au milieu des odeurs nauséabondes et des risques sanitaires, le spectacle est celui d’une trahison. L’impunité apparente achève de fissurer le pacte de confiance entre administrés et administrateurs. L’Hôtel de ville ne peut plus se taire. S’agit-il d’un cas isolé, d’une brebis galeuse à sanctionner? Ou du symptôme d’un système de prédation bien huilé des ressources publiques? Dans les deux cas, le silence vaudrait complicité.
Rappelons que le gouverneur Daniel Bumba avait lui-même, le 21 octobre 2025, remis solennellement un premier lot de 100 camions-bennes à l’exécutif provincial pour donner le coup d’envoi de «Kinshasa Ezo Bonga». Une flotte présentée alors comme la solution idoine pour désengorger la capitale et offrir enfin un cadre de vie digne à douze millions d’habitants. Un an plus tard, voir ces mêmes véhicules quitter leur itinéraire pour alimenter des chantiers privés constitue un désaveu cinglant. Et comme une leçon: à Kinshasa, le plus difficile n’est pas d’acheter des camions. C’est de les garder sur la bonne route.
Céleste BOLA







