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Aimé Nkanu: «la RD-Congo a perdu une mémoire, une école et un pont entre l’art et la foi»

Le décès du chantre-pasteur Carlyto Lassa laisse derrière lui une onde de choc dans l’Eglise et dans la musique RD-congolaise. Au-delà de l’émotion, ce sont des témoignages profonds et cruciaux qui se réveillent. Parmi les voix les plus autorisées, celle d’Aimé Nkanu. Serviteur de Dieu, chantre du Gospel RD-congolais, leader du groupe d’adoration «Amina», compositeur des albums cultes tels que «Lolenge ya Klisto», «Je dois partir», «Parfum», «Devant ta face», «Histoire d’amour», «Mon cœur ta demeure», «Les Psaumes», «Mes Adorations», «Amour parfait» et tant d’autres œuvres qui ont marqué la communauté chrétienne. Lors d’un entretien accordé à «AfricaNews», Aimé Nkanu a livré un témoignage sans filtre. Pour lui, la RD-Congo ne perd pas simplement un chanteur, elle perd une mémoire, une école, une certaine conception de la musique chrétienne et une voix qui avait réussi le pari rare d’établir un pont entre l’excellence artistique et la profondeur spirituelle. Entretien.

Au-delà de la musique, Carlyto Lassa était un modèle de vie chrétienne. Quelle facette de sa foi a, selon vous, le plus marqué votre vie?

Ce qui m’a le plus marqué chez Carlyto Lassa, c’est la cohérence entre sa foi et sa manière de vivre. Il ne considérait pas la foi comme un discours destiné à la chaire ou à la scène, mais comme une manière d’exister devant Dieu et devant les hommes. Chez lui, il y avait cette conviction profonde que le talent est un don, mais que le caractère est une responsabilité. Il pouvait être sur une scène devant des milliers de personnes, mais il gardait cette conscience que, derrière les applaudissements des hommes, il y a le regard de Dieu. C’est cette intégrité qui m’a particulièrement interpellé. Elle me rappelle constamment cette parole de Paul: «sois un modèle pour les fidèles, en parole, en conduite, en charité, en foi, en pureté» -1 Timothée 4:12. Pour moi, Carlyto n’a pas seulement chanté l’Évangile, il a essayé de le traduire dans sa manière de vivre.

Carlyto Lassa a imposé une rigueur, tant artistique que morale. Pensez-vous que les musiciens d’aujourd’hui ont conservé cette exigence, ou l’ont-ils diluée au nom du succès?

Je pense qu’il faut éviter de généraliser. Il existe encore aujourd’hui des artistes qui travaillent avec beaucoup de sérieux, de discipline et de crainte de Dieu. Mais il faut reconnaître qu’une partie de notre génération est parfois tentée de confondre visibilité et valeur, viralité et qualité, succès et légitimité. À l’époque de Carlyto, le succès exigeait souvent du temps, du travail, de la répétition, de la patience et une véritable construction artistique. Aujourd’hui, les réseaux sociaux peuvent donner l’illusion qu’en quelques jours, on peut devenir une référence. Or, dans le Royaume de Dieu, la profondeur ne se mesure pas au nombre de vues. Le fruit véritable se mesure aussi à ce que notre œuvre produit dans la vie des hommes. Carlyto nous rappelle donc une chose essentielle: on peut rechercher l’excellence sans sacrifier ses principes. Le succès qui exige de perdre son âme est toujours un succès trop cher payé.

Si vous deviez retenir une seule leçon de vie de Carlyto Lassa, celle qui continue d’impacter votre propre ministère et votre discipline artistique, ce serait laquelle?

La leçon que je retiendrais est celle-ci: demeurer fidèle à sa vocation, même lorsque personne ne regarde. La scène montre ce que nous sommes pendant quelques heures; le caractère révèle ce que nous sommes lorsque les lumières s’éteignent. Carlyto m’a rappelé qu’un artiste chrétien ne doit pas seulement chercher à produire une belle musique, mais à devenir lui-même un instrument crédible de ce qu’il chante. C’est une discipline qui m’accompagne encore aujourd’hui: travailler sur ma musique avec excellence, mais également travailler sur mon homme intérieur. Parce qu’au fond, notre véritable héritage ne sera pas seulement constitué de chansons, mais de vies que nous aurons influencées. Paul disait: «j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi» -2 Timothée 4:7. Pour moi, c’est probablement l’une des plus belles définitions d’une vie réussie. 

Si vous deviez résumer le parcours de Carlyto Lassa en trois grandes étapes, de ses débuts jusqu’à son apogée, que retiendriez-vous?

Je retiendrais trois grandes étapes dans le parcours exceptionnel de Carlyto Lassa. La première fut celle de la musique de divertissement et de la consécration artistique. Dans le monde profane, il connut le succès au sein de grandes formations telles qu’Ok Jazz et Choc Stars, avant d’entreprendre une carrière solo. Mais cette trajectoire, aussi brillante fût-elle, ne constituait pas l’aboutissement de son histoire. Elle le conduisit progressivement vers une rencontre décisive avec Jésus-Christ, jusqu’à cette œuvre profondément symbolique: «Makolo ya Masiya», comme un témoignage de son passage des gloires terrestres aux pieds du Seigneur.

Puis s’ouvrit une nouvelle page, celle de l’appel, de la conversion et de la reconstruction. Ce fut le temps de l’apprentissage spirituel, de la formation, des premières expériences dans la foi et de la redéfinition de son identité artistique à la lumière de l’Évangile. Carlyto ne s’est pas contenté de changer de répertoire; il a réorienté toute son existence. Sa musique est alors devenue l’expression d’une vocation et d’un engagement devant Dieu. Il a progressivement trouvé sa voix, son langage et sa place dans la musique chrétienne RD-congolaise. Il est devenu bien plus qu’un chanteur: un témoin, une référence et un repère pour plusieurs générations.

À travers son art, il a contribué à inscrire la musique chrétienne dans l’histoire culturelle et spirituelle de la RD-Congo. La troisième étape est celle de l’héritage. C’est peut-être la plus solennelle et la plus importante aujourd’hui. Car un homme peut connaître l’apogée de sa carrière de son vivant, mais c’est après son départ que se révèle véritablement la portée de son influence. La mort ne met pas fin à une œuvre lorsqu’elle a été portée par la foi, la discipline et le témoignage; elle en révèle souvent la profondeur. Carlyto Lassa n’appartient donc plus seulement à l’histoire de la musique RD-congolaise. Il entre désormais dans cette dimension où une vie devient un témoignage, où une carrière devient une mémoire et où une œuvre se transforme en héritage. Son parcours demeure celui d’un homme que Dieu a conduit de grandes scènes du monde jusqu’à ses pieds, afin que son talent ne soit pas seulement admiré, mais consacré et transmis. 

Qu’est-ce qui faisait de Carlyto Lassa une figure à part, tant dans l’Église que sur la scène musicale RD-congolaise? Qu’est-ce que la RD-Congo perd avec sa mort?

Carlyto était une figure à part parce qu’il se trouvait à la croisée de plusieurs dimensions: l’artiste, le serviteur de Dieu, le musicien exigeant et l’homme de conviction. La RD-Congo ne perd donc pas simplement un chanteur. Elle perd une mémoire, une école, une certaine conception de la musique chrétienne et une voix qui avait réussi à établir un pont entre l’excellence artistique et la profondeur spirituelle. Dans un pays qui possède une immense richesse musicale, nous avons besoin de préserver les hommes qui ont contribué à construire cette histoire. Carlyto fait partie de ces hommes-là. Mais je crois aussi que sa mort nous pose une question: qu’allons-nous faire de ce qu’il nous laisse? Parce que pleurer une génération sans transmettre ses valeurs, c’est risquer de perdre deux fois son héritage. 

Quel souvenir personnel, quelle anecdote ou quel moment vécu à ses côtés illustre le mieux l’homme qu’il était loin des projecteurs?

Il y a un souvenir qui me revient particulièrement lorsqu’on parle de Carlyto. Ce n’était pas un moment de scène ni un grand événement public, mais un instant simple, loin des projecteurs, qui m’a profondément marqué. Lorsque je suis arrivé pour la première fois en Europe en Suède, le producteur de la tournée m’a appelé pour me dire qu’une personne souhaitait me parler au téléphone. Quand j’ai pris l’appareil, j’ai découvert que Carlyto était au bout du fil. J’étais ébahi, parce que, pour moi, c’était un rêve.

Entendre sa voix et recevoir cet appel de sa part représentait quelque chose de très fort. Je ne m’attendais pas à vivre un tel moment, et je l’ai ressenti comme une grâce. Ça nous a emmené à faire un concert ensemble en 1999 à Paris. Puis, en 2005 à Brazzaville. Dès lors, nous étions devenus très proches. Ce souvenir m’a marqué parce qu’il révélait aussi une facette de Carlyto que le public ne voyait pas forcément: sa simplicité, sa proximité avec les autres et sa capacité à encourager ceux qui commençaient leur parcours. Malgré sa stature et sa renommée, il savait créer un lien personnel et donner de la valeur à l’autre. Les grandes scènes peuvent nous montrer le talent d’un homme. Les petits moments révèlent son cœur. Et c’est souvent dans ces moments que l’on comprend véritablement qui était une personne.

Aujourd’hui, comment faire vivre son héritage? Quel hommage serait, selon vous, le plus digne de son combat et de sa foi?

Le plus bel hommage que nous puissions rendre à Carlyto n’est pas seulement de chanter ses chansons ou d’organiser une cérémonie en sa mémoire. C’est de poursuivre les valeurs auxquelles il croyait. Nous devons transmettre son exigence aux jeunes générations, encourager l’excellence dans la musique chrétienne, préserver notre patrimoine musical et surtout rappeler aux artistes que le ministère ne peut pas être dissocié du caractère. J’aimerais que son héritage puisse contribuer à la formation d’une nouvelle génération d’artistes qui comprennent que l’on peut être contemporain sans être superficiel, populaire sans être compromis, excellent sans être orgueilleux et spirituel sans être déconnecté de la réalité. Le véritable hommage à Carlyto serait donc de faire de sa disparition non pas une conclusion, mais un commencement: que ce qu’il a semé continue de porter du fruit. Comme les disent les saintes écritures: «ceux qui sèment avec larmes moissonneront avec chants de triomphe» -Psaume 126:5. Carlyto a semé. À nous maintenant de préserver la semence, de la transmettre et de permettre à Dieu de faire fructifier son héritage.

Propos recueillis par Deborah MATEYI

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