
Le débat sur la souveraineté économique prend de l’ampleur. Dans sa nouvelle tribune «Banana, Lobito, Dar es Salam, Mombasa : primauté d’un corridor stratégique», Samy Badibanga met les chiffres sur la table et tranche: la République Démocratique du Congo doit miser sur un seul corridor, celui qui relie Banana à Sakania via Kolwezi et Lubumbashi.
Pour l’ancien Premier ministre, les axes Lobito, Dar es Salam et Mombasa restent utiles, mais uniquement comme extensions du corridor national. Son calcul est net: concentrer les investissements sur Banana ferait passer le PIB à 500-600 milliards de dollars en 15-20 ans et créerait 500 000 emplois. Disperser les moyens reviendrait à plafonner à 250 milliards de dollars, avec la valeur ajoutée captée chez les voisins.
Au programme: 15 à 25 milliards de dollars pour le transport et l’énergie, une voie ferrée à écartement standard, et une mobilisation de l’épargne nationale, de la diaspora et des marchés financiers. L’objectif est simple : faire de Banana-Sakania la colonne vertébrale du développement économique et de la souveraineté de la République Démocratique du Congo.
Banana, Lobito, Dar Es Salam, Mombasa: primauté d’un corridor stratégique?
«On n’est jamais si bien servi que par soi-même» pourrait-on dire en matière d’infrastructures et de souveraineté. La définition des infrastructures et de la primauté à établir doit traduire les besoins et les ambitions de la RDC. Pour la RDC, la primauté doit aller à son propre corridor stratégique. Il ne peut y en avoir qu’un seul, qui concentre toute l’attention et les moyens humains et financiers. Ce corridor stratégique, c’est celui qui doit traverser notre territoire, de Banana côté atlantique jusqu’à Kolwezi, Lubumbabshi et Sakania, auxquelles les Kivus et autres provinces doivent être connectés.
Avec 2700 kilomètres et plus de 60 millions d’habitants, le corridor de Banana a les atouts fondamentaux d’un futur corridor économique de classe mondiale. Les autres corridors, Lobito, Dar Es Salam, Mombasa peuvent être conçus pour la RDC comme des corridors utiles d’évacuation ou approvisionnement, au service de notre corridor économique stratégique, celui de Banana. D’autre part, il est évident que la RDC a tout autant intérêt à développer sa coopération et les échanges sur sa façade Atlantique, en prolongement naturel de Banana, qu’avec les voisins du Sud et de l’Est.
Commençons par le commencement, c’est-à-dire par un masterplan (schéma directeur) pour notre corridor et préparons la mobilisation des financements. Il ne s’agit pas de choisir et d’exclure l’un ou l’autre corridor. Il s’agit de donner la primauté à notre corridor stratégique pour l’aménagement de notre territoire pour notre développement économique, notre sécurité et notre souveraineté. Le corridor de Banana à Sakania est la colonne vertébrale de notre développement économique durable.
Les autres corridors, allant vers Lobito, Dar Es Salam, Mombasa ne seront utiles que comme extension de notre propre corridor, de Banana au Kasaï, puis vers Kolwezi, Lubumbashi et Sakania. Les modélisations économiques éclairent le choix nécessaire : développer Banana conduit la RDC a un PIB de 500 à 600 milliards USD à 15-20 ans et à la création d’au moins 500.000 emplois. Participer aux autres corridors de la région sans avoir notre corridor nous conduit à un PIB de 250 milliards USD à 15-20 ans, et à créer les emplois surtout chez nos voisins.
L’économie mondiale se joue autour de corridors de (haute) performance logistique et énergétique, qui permet le transfert rapide et à bas coût de marchandises, assurant approvisionnement en intrants et échanges rapides entre les nœuds et zones industrielles qui bénéficient d’une énergie abondante à prix fixe long terme. C’est à cela que tient la compétitivité d’un corridor et d’une économie nationale.
A titre d’exemple, la Chine va investir plus de 4000 milliards de dollars sur ses corridors pour encore augmenter sa très haute performance logistique. C’est sur ces corridors que se crée les emplois, la valeur ajoutée, l’industrialisation et les innovations. Développer le corridor de Banana exige une concentration de capital humain et financier, d’énergie institutionnelle que notre pays n’a pas suffisamment en abondance pour les disperser.
Il faut se souvenir que les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Au plan mondial, la RDC est nécessairement en concurrence et compétition avec ses voisins. Le futur corridor de Banana est lui aussi nécessairement en compétition avec ceux de Mombasa, Dar Es Salam, Durban et Lobito. Celui qui atteindra la plus haute performance logistique remportera la mise, parce que c’est la règle de la nature et du capitalisme mondialisé que le gagnant remporte tout.
Pour la RDC, donner la primauté à notre corridor stratégique, c’est mobiliser notre attention, énergie et les financements pour le corridors de Banana où nous devons créer nos emplois, nos industries, et par là notre diversification économique, notre sécurité et notre souveraineté. Gouverner c’est choisir, et ce n’est rien de facile. Pour la sécurité et le développement économique des Kivus, faut-il rajouter une branche ferroviaire et routière du corridor de Banana des Kivus vers le Kasaï ? L’exigence de performance logistique multimodale exige des voies ferrées performantes de fret rapide, et cela exige pour le corridor de Banana, un investissement dans le ferroviaire de 10 à 15 milliards USD au minimum.
Le point de départ du développement de notre corridor intégré c’est un «masterplan» qui identifie les projets d’infrastructures de transport et énergie nécessaires. Il s’agit de routes, de voies ferrées et navigables, le tout connecté dans des plateformes logistiques multimodales intégré aux zones industrielles minières et agricoles de production et transformation, et encore des centrales hydroélectriques et de centre de formations. Il faut alors commencer par des études de faisabilité, qui peuvent être réalisées bien plus vite qu’avant avec les nouvelles technologies (IA, jumeaux numériques…).
Il faut fixer l’ambition dès le Masterplan, pour déterminer le niveau de performance logistique à atteindre qui commandera les spécificités des infrastructures et les montants des financements à mobiliser. Il peut y avoir des solutions temporaires, mais il n’y a pas de place pour la demi-mesure à moyen terme. Une voie ferrée à haute performance de fret logistique est nécessaire, et cela s’appelle une SGR (Standard Gauge Railway), comme l’ont très bien compris nos voisins à l’est.
Cela coûte autour de 5 et 10 millions USD par kilomètres, et c’est ce qui permet le fret rapide de minerais ou autre produits au niveau de performance logistique qui permet d’attirer et rentabiliser de nombreux autres investissements, notamment miniers et agricoles.
A cette étape, il faut mobiliser toute l’expertise précieuse de la Nation. Il est par conséquent fondamental d’impliquer la SNCC, l’ONATRA, la CMC et la SNEL pour intégrer leur expertise métier et savoir-faire dans le Masterplan du corridor Banana. Le développement du corridor de Banana doit aussi être l’opportunité de leur redressement financier à long terme, et leur implication et participation au développement des infrastructures est un axe nécessaire pour la souveraineté économique, pour les finances publiques et pour le développement de notre capital humain.
Au bas mot, le développement du corridor de Banana exige un investissement global minimum de 15 à 25 milliards de dollars américains dans les infrastructures de transport, sans compter l’hydroélectricité qui devra inonder le corridor. Le montant peut sembler hors de portée, mais il ne l’est pas en réalité, et il s’agit de déclencher et attirer beaucoup d’investissements en infrastructures et hors infrastructures. L’entrée sur les marchés financiers internationaux réussie en avril cette année par le gouvernement à travers le ministre des Finances Doudou Fwamba montrent la voie. Notre situation budgétaire et financière, notre ratio de dette sur PIB permet de planifier à la hauteur de l’immensité de la RDC et de ses réserves minières et de capital humain.
Cette entrée historique sur les marchés financiers internationaux peut être complétée utilement par des instruments financiers innovants. D’une part, l’appel à l’épargne publique des congolais, y compris de la diaspora, par une émission d’obligations nationales dédiées au corridor peut être tout aussi efficace qu’en Ethiopie où il a permis de financer les 5 milliards de l’immense barrage de la Renaissance. D’autre part, la titrisation des recettes du FOMIN, du FONER, du FPI voire de la SNEL et d’autres fonds ou sociétés autonomes de l’Etat est à explorer et envisager avec attention car cet instrument permet de mobiliser des montants significatifs, et ces fonds tous ensemble pourrait probablement envisager de lever 2 à 3 milliards de dollars pour le financement du corridor (routes, rail, hydroélectricité, zones industrielles…).
Sur base de cette mobilisation de ressources nationales, nous pourrons aller chercher les cofinancements des Etats-Unis, de la Banque Africaine de Développement, de l’Union Européenne et autres bailleurs internationaux, ainsi des opérateurs privés. La RDC est immense, notre territoire et notre population sont immenses, tout comme nos réserves de minerais. Il faut par conséquent être ambitieux, à la hauteur de l’immensité de notre nation. La RDC, en train de devenir en 2026, sous l’impulsion du Président Tshisekedi, la 5ème économie du continent africain avec 123 milliards de dollars de PIB, a les moyens de ses ambitions.
L’impératif de la République est de créer des emplois et opportunités économiques pour ses citoyens, ce qui est conditionné au développement de nos infrastructures pour notre diversification économique, en utilisant le levier des minerais pour le développement de la RDC. Passons maintenant à l’étape du Masterplan, de la préparation des projets et de la mobilisation des financements. Cette étape nécessite l’apport de tous, pas seulement du gouvernement, toute l’expertise technique, financière, industrielle doit être impliquée pour aboutir à un résultat optimal.
Samy BADIBANGA
Ancien Premier ministre
