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Mohammed Ali et George Foreman sur le sol de leurs ancêtres

La RD-Congo occupe une place de premier plan dans l’histoire de la boxe mondiale professionnelle, particulièrement dans la catégorie des poids lourds tant du World Boxing Association, WBA que du World Boxing Council -WBC.
L’année 1974 consacre la grande percée du pays sur l’échiquier international. Avec des réserves en banque de plus d’USD 4 milliards, l’ex-Zaïre -RD-Congo- se lance dans d’énormes dépenses de souveraineté et se signale dans l’organisation de grands événements sportifs et socioculturels. Le géant de l’Afrique Centrale vient de boucler l’année précédente en position de force en inscrivant son nom sur le socle du prestigieux Trophée Kwame Nkrumah avec le sacre continental de l’As V.Club.
Les Dauphins noirs et les Léopards sur le toit de l’Afrique
Dans cette combinaison africaine des clubs champions, les Dauphins noirs conduits par l’entraîneur Yvon Kalambay broient sous leur rouleau compresseur le Stade Malien de Bamako, l’Union sportive de Douala et l’Ashanti Kotoko de Kumasi. Dans la foulée, les Léopards offrent d’heureuses fêtes de fin d’année aux Rd-Congolaises et Rd-Congolais en obtenant la double qualification pour le tournoi final de la Coupe d’Afrique des Nations prévue en Egypte et pour la finale de la Coupe du monde de football organisée en Allemagne fédérale.
Sous la férule du coach yougoslave Blagoje Vidinic, les Kidumu, Kakoko, Kibonge, Kembo, Mayanga, Ndaye, Kazadi, Mwepu, Mukombo, Lobilo, Tshinabu, Mana, Kilasu, Tubilandu, Bwanga, Mavuba, Kondi, etc. survolent la compétition africaine reine des Nations et se hissent sur la plus haute marche du podium en coiffant au poteau la redoutable formation nationale de la Zambie.
Au même moment, de l’autre côté de l’océan Atlantique, Mohammed Ali effectue un come back spectaculaire au point de se présenter en ordre utile devant le champion du monde toutes catégories en titre, George Foreman. Ce colosse noir américain beaucoup plus grand, plus jeune, plus fort et extrêmement puissant a la particularité d’expédier tous ses adversaires par k.o. en moins de cinq rounds. Ali Muhammad avec sa grande gueule peut-il faire mieux que les Joe Frazier, Ken Norton ?
Combat du siècle, une grande vitrine à l’échelle mondiale
Dans tous les cas, le natif de Louisville, dans le Kentucky, brûle d’envie de recouvrer le titre dont il a été dépossédé le 21 juin 1967 par la justice fédérale pour son refus d’incorporer l’armée américaine engagée au front au Vietnam. A l’acceptation de George Foreman de remettre sa couronne en jeu, Mohammed Ali ne se fait pas prier par deux fois et se lance aussitôt dans une longue préparation physique, technique et morale. L’adversaire étant de taille, il lui faut placer toutes les chances de réussite de son côté et ne négliger aucun détail pouvant se transformer en coupe-gorge.
La diplomatie agissante du président Mobutu entre en scène. Ce combat constitue une grande vitrine à l’échelle mondiale. En obtenir la tenue à Kinshasa focaliserait pendant des décennies l’attention du monde entier sur le « Zaïre ». Des contacts utiles sont établis avec le célèbre organisateur noir américain Don King avec une cagnotte d’une hauteur de 10 millions de dollars. Les deux poids lourds acceptent cette proposition de venir en découdre sur la terre de leurs ancêtres d’autant plus que les effets collatéraux sont très alléchants.
Une fois le deal conclu, les autorités du pays déploient la grosse artillerie. La ville de Kinshasa et ses habitants doivent se placer à la hauteur de cet événement pompeusement baptisé de « combat du siècle » de par la stature des deux boxeurs et les retombées de diverses natures, notamment financières.
Cure de jouvence pour le stade Tata Raphaël
Le stade du 20-Mai, aujourd’hui Père Raphaël de la Ketulle, subit une profonde cure de jouvence. L’aire de jeu est redessinée. De nouveaux pylônes électriques sont implantés à l’extérieur de l’habitacle pierreux avec de puissants projecteurs permettant l’organisation et la retransmission instantanée des rencontres sportives et autres événements de taille aux heures avancées de la nuit.
Vestiaires, toilettes, tribunes, pourtour, salle de musculation, infirmerie, salon d’honneur, internat, etc. sont l’objet d’importants travaux de réhabilitation ; certains terrains des parcs environnants disparaissent pour laisser la place à l’aménagement de parking pouvant recevoir des centaines de véhicules ; la rivière Kalamu complètement curée et ses rives sécurisées par des constructions en matériaux durables…
Les grandes artères de la capitale n’échappent point à ce programme d’embellissement. Réfection des routes ; pose des panneaux de signalisation ; réhabilitation de l’éclairage public de l’aéroport de N’Djili en passant par l’échangeur de Limete, la route by-pass, la route nationale Kinshasa-Matadi, le camp Badiadingi site d’accueil de nombreux visiteurs venus dans le cadre du « combat du siècle », remontée vers l’Institut pédagogique national – IPN – prolongement sur l’avenue Nguma avant de déboucher sur Kintambo Magasin, poursuite sur l’avenue Col. Mondjiba avant de déboucher sur le boulevard du 30-Juin.
Mandungu Bula Nyati et Tshimpumpu aux commandes
Le quartier général de toutes les opérations est installé à l’hôtel Intercontinental sous la direction de M. Mandungu Bula Nyati dit « Carbure ». Plusieurs commissions sont mises en place, celle des médias confiée aux bons soins de M. Lucien Tshimpumpu wa Tshimpumpu. Des navettes circulent entre le centre ville et la cité du parti à N’Sele où toutes les commodités sont réunies pour permettre aux deux boxeurs de se concentrer sur leur sujet en toute quiétude, loin de l’ambiance envoûtante de Kin-la-belle.
Dans la salle des congrès, un grand ring est aménagé ainsi que tous les équipements et matériels indispensables à une préparation technique, tactique et psychologique intense. Les pugilistes et leurs accompagnateurs disposent des studios, des salles de conférence, des restaurants, d’une piscine olympique, d’un espace étendu à perte de vue pour le footing, etc.
Des centaines de journalistes venus de tous les coins du monde y trouvent un cadre de travail idéal. George Foreman et davantage Mohammed Ali leur accordent des interviews soit après les séances d’entraînement, soit au sortir de leur studio. Il sied de noter que l’entourage de ce dernier poids lourd est pétrifié de peur chaque fois que le champion en titre se met à cogner dans le sac de frappe. Ses coups de poing sont d’une puissance telle que le sac de frappe s’en trouve défoncé et prend beaucoup de temps à reprendre forme. Voilà pourquoi s’arrangent-ils pour que Mohammed Ali soit toujours le premier à occuper les lieux. Au cas contraire, une longue période d’attente est observée pour éviter que les traces laissées sur le sac de frappe n’influent négativement sur le moral de Mohammed Ali.
L’arcade sourcilière de Foreman vole en éclats
Les deux boxeurs font appel à des sparring partners répondant au profit de chacun d’eux. Ainsi George Foreman échange avec des pugilistes qui bougent beaucoup sur le ring à l’image de son challenger tandis que ce dernier s’exerce avec des armoires à glace. Un incident majeur faillit compromettre l’organisation de leur confrontation directe. Au cours d’une séance d’entraînement, un des sparring partner fait voler en éclat l’arcade sourcilière de George Foreman.
Un médecin est spécialement dépêché des Etats-Unis pour soigner cette plaie dont la cicatrisation profonde et solide ne prend pas beaucoup de temps. Le combat est repoussé au 30 octobre 1974. Pendant ce temps, les deux pugilistes sont tenus de rester en RD-Congo et ne peuvent, selon les termes du contrat, s’éloigner en aucun cas de Kinshasa jusqu’à la tenue effective du combat.
Le médecin ayant apposé un drain sur l’arcade fendue, toutes les jeunes filles de Kinshasa en font leurs choux gras et apposent un petit sparadrap sur leur arcade sourcilière en guise de mode et de soutien au colosse américain. Au fait, la beauté insolente de Mohammed Ali, semble-t-il, indisposerait beaucoup de femmes qui se sentent diminuées à côté de lui. Rideau.
Retour aux sources des icônes américaines du show business
Sur le plan marketing, Mohammed Ali n’a point de concurrent. Lorsque le président Mobutu Sese Seko procède à leur présentation au cours d’un rassemblement populaire tenu au stade du 20-Mai, les deux boxeurs sont sur le point d’en venir aux mains comme cela a été le cas quelques semaines plus tôt aux Etats-Unis. Il faut beaucoup de tact au chef de l’Etat congolais pour empêcher Mohammed Ali de passer à l’acte. Un tour d’honneur est organisé le long de la piste d’athlétisme du stade au cours duquel ce dernier donne un véritable récital ponctué par son cri de guerre repris en chœur dans tout le stade : « Ali boma ye ! ».
A travers ce combat toutes catégories, les Américains, surtout d’origine africaine, ont l’opportunité de rentrer aux racines de leurs ancêtres. Parallèlement à cette grande confrontation sportive, le président Mobutu organise le festival de musique latino-américaine.
Toutes les icônes américaines du show business effectuent le déplacement de Kinshasa. L’on peut citer de grands noms tels que James Brown, Celia Cruz, Johnny Pacheco, Louis Armstrong, Ray Bareto, etc. Les mélomanes kinois passent des soirées hautes en couleurs au stade où se trouve dressé un grand podium avec des instruments et équipements musicaux dernier cri. La jeunesse congolaise est valablement représentée à cette cour de grands par Zaïko Langa Langa.
Confidences du pilote congolais Simon Diasolua
A l’escale de Bruxelles ou Paris, ces Noirs américains ont l’agréable surprise d’être transportés à bord du DC-10-30 d’Air Zaïre piloté par un équipage « all black ». S’adressant au pilote Simon Diasolua à l’aéroport de Paris-Charles De Gaulle, Mohammed Ali s’exclamera : « Je suis fier, je suis doublement fier de voler avec des pilotes noirs. Chez nous en Amérique, les Blancs nous prennent pour moins que rien, alors qu’en Afrique, les Noirs pilotent des Jumbo-jets… »
Aux nombreux journalistes à bord, Mohammed Ali avouera: «En Amérique, on nous a toujours présenté l’Afrique comme une jungle, comme le pays de Tarzan. On ne nous a jamais dit qu’un Africain pouvait piloter un avion. Ils parlent même anglais, un bon anglais, alors que nous en Amérique, on ne peut même pas discourir dans un anglais correct». -In Entre Ciel et Terre, confidences d’un pilote de ligne congolais.
Tino MABADA
 

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