
Les photos prises à Debonhomme sont nettes: tuyaux empilés, pelles et tenailles visibles, hommes au travail. Et pourtant, les chiffres qui accompagnent cette scène sonnent comme un énorme défi à relever. Sur les ondes de Top Congo, David Tshilumba, directeur général de la REGIDESO, a récemment posé la réalité sans détour: Kinshasa produit aujourd’hui entre 900 000 et 920 000 m³ d’eau par jour, mais la demande s’envole plus vite que l’offre. Résultat: un déficit estimé entre 400 000 et 600 000 m³ quotidiens, tandis que la future «nouvelle ville» de Maluku pourrait, à elle seule, exiger près de 500 000 m³ par jour pour soutenir industries et services.
Son message prononcé mercredi 18 mars, à l’occasion du lancement des modules 2 et 3 du complexe de l’Ozone, venait renforcer l’urgence et dessiner une trajectoire. «C’est une initiative nouvelle qui marque un progrès significatif dans la modernisation des infrastructures urbaines de Kinshasa», a‑t‑il déclaré, rappelant les difficultés structurelles de la Regideso à alimenter la population.
«C’est la première fois dans l’histoire de la République démocratique du Congo qu’un projet d’alimentation en eau potable de cette envergure est réalisé en une seule fois. En termes de capacité de production, cette usine a également la capacité de production de l’usine de N’djili qui, elle, a été construite en 3 phases à près de 40 ans pour arriver à 330.000 m³ par jour». Un argument de poids pour justifier l’ampleur et la rapidité recherchées par les nouvelles installations.
Parce que ce constat dépasse le simple bilan technique, Tshilumba a choisi de territorialiser la réponse. Plutôt que d’additionner des capacités de façon saisonnière, il défend le projet Kinshasa amont‑Kinshasa aval: implanter trois grandes usines, deux à l’est -dont Nsélé et Maluku- et une à l’ouest, vers Lutendele dans la commune de Mont‑Ngafula. L’ambition est claire: additionner près de 500 000 m³/jour de capacité nouvelle et rapprocher la capitale d’un équilibre envisageable d’ici 2030, tout en inscrivant le geste dans une vision à plus long terme, jusqu’en 2050.
Pour autant, Tshilumba n’en minimise pas les failles: «l’approvisionnement en eau potable continue à poser les grands problèmes dans la ville de Kinshasa malgré la réalisation de plusieurs projets d’envergure. La croissance démographique dans la ville de Kinshasa est de 4,2% par an, la non protection des emprises et espaces dédiés aux infrastructures publiques rendent difficiles les opérations au jour le jour», a‑t‑il ajouté, soulignant que produire plus ne suffira pas si les sites, réseaux et réserves ne sont pas préservés et protégés.
Cependant, construire des usines ne suffit pas. En effet, l’eau produite doit circuler, être stockée et parvenir effectivement au robinet. Or, Kinshasa saigne: fuites massives, branchements informels et pertes non facturées amputent la capacité opérationnelle. Par conséquent, toute augmentation de production risquerait de se diluer si elle n’est pas accompagnée d’une réhabilitation simultanée des canalisations et d’une remontée des recettes.
De surcroît, la question énergétique vient compliquer l’équation. Pomper et traiter des volumes supplémentaires suppose une alimentation électrique fiable et des postes de pompage robustes; sans cela, les infrastructures restent des coquilles vides, inopérantes dès la première panne. Ainsi, la vision industrielle défendue par la Regideso se veut holistique: planification urbaine, sécurisation des sources, capacités de stockage et maintenance opérationnelle doivent aller de pair avec la construction.
Sur le plan financier et institutionnel, les leviers sont connus mais encore insuffisamment activés. L’opérationnalisation de l’Autorité de régulation du service public de l’eau – ARSPE – et la création d’un Fonds national de l’Eau sont présentées comme indispensables pour consolider des financements mixtes -publics, climatiques et privés- et pour instaurer une tarification qui rende durable l’investissement. Sans ces instruments, les projets resteront vulnérables aux cycles politiques et aux annonces ponctuelles.
En outre, la réussite dépendra d’un alignement social et politique: convaincre les usagers de payer, sécuriser les recettes des administrations clientes, mobiliser bailleurs et partenaires privés, et coordonner l’action entre l’État central et les autorités locales. Autrement dit, le chantier est autant sociétal que technique; il exige une chaîne de responsabilités claire et stable.
Enfin, si l’objectif affiché est de couvrir l’essentiel des besoins urbains d’ici 2030 tout en préparant la ville à l’horizon 2050, le message de Tshilumba reste sans équivoque: il faut agir vite et bien. Le compte à rebours est lancé. Transformer ces chiffres en eau qui coule réellement au robinet exigera non seulement des usines, mais une refonte complète de la chaîne eau ‑ énergie ‑ finances ‑ gouvernance. À défaut, la capitale risque de multiplier les promesses sans jamais garantir l’essentiel: l’accès quotidien à l’eau pour ses habitants.