
C’est une fracture qui gronde et qui pourrait bien fissurer la façade d’un parti autrefois perçu comme monolithique. À l’UDPS, le parti présidentiel, la capitale des confidences politiques vibre d’une dispute de haute intensité. D’un côté, les ténors du parti: Augustin Kabuya, président et secrétaire général intérimaire, son adjoint Daniel Aselo et le député Peter Kazadi. De l’autre, le secrétaire permanent de l’Union sacrée, André Mbata, présumé discrètement appuyé par des figures comme le vice-Premier ministre Jacquemain Shabani.
Entre eux, la querelle a pris un relief nouveau après l’élection du gouverneur de la province du Sankuru. Le nœud du désaccord est presque trivial dans son origine et brutal dans ses conséquences: deux candidats soutenus par deux logiques concurrentes. André Mbata a présenté le sénateur UDPS Jules Lodi, soutenu aussi par le sénateur UDPS Kabongo. Les décideurs du parti, eux, misaient sur Joseph Lumu. Résultat: Jules Lodi l’emporte, 15 voix contre 10. Un score serré mais suffisant pour transformer une simple élection provinciale en totem politique, en symbole de légitimité.
Dès le lendemain, Mbata n’a pas caché sa satisfaction: il a revendiqué la victoire comme «victoire du président Félix Tshisekedi», et n’a pas hésité à affirmer que le camp mené par Kabuya «se trouve désormais du mauvais côté de l’histoire». Cette formule sèche, calculée, sonne moins comme une analyse que comme une mise à mort symbolique.
Série d’invectives publiques
La riposte ne s’est pas fait attendre. Peter Kazadi, jusque-là discret sur ce front, a livré une première salve longue et circonstanciée. Un mélange d’argumentaires politiques et d’affrontement sur le terrain académique. Il reproche à Mbata d’avoir «contourné» l’UDPS dans la désignation du candidat et dénonce un manque de discipline et de concertation. À la dimension politique s’ajoute une charge sur la forme: Kazadi ironise sur la prétendue supériorité académique de Mbata et lui reproche d’instrumentaliser son titre de professeur pour évincer la contradiction.
Mbata a répondu du tac au tac, et crûment. Il revendique haut et fort le titre de «Professeur Extraordinaire» et tourne en dérision l’«étudiant» que serait Kazadi, affirmant que, en sa qualité de secrétaire permanent investi par la «Haute Autorité Politique», il n’a «pas de compte à rendre» au parti. Il pose ainsi un principe simple: dans la hiérarchie du pouvoir, sa loyauté est d’abord au Président de la République. Un positionnement qui, invoqué publiquement, pèse lourd. La joute épistolaire a pris des airs de bras-de-fer. Kazadi a répliqué, récusant la prétention académique comme argument d’autorité et rappelant que l’exercice du pouvoir appelle, au contraire, «retenue, rigueur et exemplarité». Le ton est monté, la rhétorique s’aigrit, et les invectives se prennent pour des preuves de force.
Augustin Kabuya, de son côté, n’a pas ménagé Mbata: loin de tempérer, il a enfoncé le clou, dénonçant «l’orgueil» du transfuge de l’UNC, insinuant qu’il reste un ouvrier de la 25e heure, appelant les mandataires de l’UDPS à ne plus verser «aucun rond à Mbata», tout en se proclamant seul habilité, en sa qualité de gestionnaire du parti, à assurer les contributions lorsque l’Union sacrée en fera la demande. Message clair: qui pense profiter du pouvoir sans respecter l’histoire et les sacrifices du parti s’expose à la sanction et à la méprise.
Au fond, ce différend dépasse largement la querelle des titres ou l’ego des protagonistes. Il met face à face deux modèles de commandement: d’un côté, l’appareil partisan, qui revendique la primauté des règles internes, de la discipline et d’un contrôle des candidatures ; de l’autre, la logique présidentielle incarnée par l’Union sacrée, où certains responsables se disent investis d’un mandat supérieur et s’arrogent le droit de court-circuiter les procédures traditionnelles.
L’opinion assisté médusée à ce terrible duel de légitimités. Les enjeux sont concrets. Lorsque des cadres d’une même formation politique se présentent en ordre dispersé devant les électeurs et devant l’appareil de l’État, c’est la capacité de l’UDPS à parler d’une seule voix -donc à peser véritablement dans les arbitrages nationaux- qui est mise en péril. À court terme, l’affrontement peut conduire à des marginalisations ou des alliances de circonstances. À moyen terme, il risque d’affaiblir la cohésion interne au moment même où le paysage politique exige coordination et leadership.
Plus inquiétant encore: la lutte pour la reconnaissance comme «sherpa» du pouvoir -celui qui parle au nom du président et qui administre les relais- transforme l’appareil en champ de bataille. Chaque nomination, chaque investiture devient désormais un test de loyauté et un potentiel point d’embrasement. Que faire? Pour l’instant, chacun campe sur ses positions. Mais la politique congolaise, faite de pragmatisme et de recompositions, peut réserver des surprises.
Si l’UDPS ne parvient pas à apaiser ces tensions et à recoudre ses filiations internes, elle risque de perdre ce qui lui reste de capacité d’arbitrage politique alors même que le pays entre dans une phase où les équilibres se négocient et se consolident.
La bataille du Sankuru n’est donc pas anodine: elle révèle des lignes de faille, expose des ambitions et pose la question cruciale de la gouvernance du parti. Au-delà des plaidoiries savantes et des invectives publiques, c’est l’autorité collective de l’UDPS qui est aujourd’hui mise à l’épreuve. Et à défaut d’une mansuétude rapide ou d’un arbitrage effectif, la guerre des sherpas pourrait bien devenir la guerre des successions avec, pour vainqueurs, ceux qui sauront transformer le soutien à la présidence en position durable au cœur du pouvoir.
KISUNGU KAS

