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RDC: la Cour des comptes déballe les caisses noires du pouvoir

À Kinshasa, les rapports de la Cour des comptes ne font jamais la une des journaux télévisés. Celui de 2024-2025, rendu public il y a peu, pourrait pourtant changer la donne. Car il ne s’agit pas d’un audit technique de plus. C’est un réquisitoire, chiffres à l’appui, contre la gestion des finances publiques du pays. 

Le constat est frappant: plus de 11 milliards de dollars de «flux problématiques» l’an dernier, entre dépenses d’urgence et dépassements budgétaires. À cela s’ajoutent 1,89 milliard de dollars dépensés hors budget, et 6,09 milliards de crédits votés mais jamais utilisés. Le tout alors que l’école, la santé et l’agriculture -trois secteurs vitaux- restent largement sous-financés.

La République de l’exception permanente

Premier enseignement du rapport: 5,6 milliards de dollars ont été dépensés en 2024 «», au nom de l’urgence. «Dans un État de droit budgétaire, l’urgence est une exception. En RDC, elle devient une méthode», tacle Olivier Kamitatu, directeur de cabinet et porte-parole de Moïse Katumbi, dans une tribune publiée le 22 juin. Cette «urgence permanente» contourne les circuits ordinaires, concentre la décision et vide la loi de finances de sa substance. Les dépassements budgétaires, eux, atteignent 5,8 milliards de dollars malgré les avertissements du FMI. Plus de 90% proviennent des ministères. 

«Ce n’est pas un accident. C’est le cœur de l’appareil gouvernemental qui s’affranchit des plafonds votés», note le document.

Résultat: le budget, acte fondateur par lequel le Parlement autorise l’impôt et la dépense, «cesse d’être une norme pour devenir une simple formalité», résume Kamitatu.

Le Parlement zappé

Plus grave encore, la Cour révèle 1,89 milliard de dollars de dépenses hors budget. Ces sorties de caisse échappent totalement à l’autorisation parlementaire. «Quand l’État dépense hors budget, il ne viole pas seulement une procédure. Il contourne la démocratie», insiste l’ancien président de l’Assemblée nationale. 

La dette intérieure n’est pas mieux lotie. La haute juridiction financière relève 291 millions de dollars remboursés en urgence, 169 millions sans certification préalable et 100 millions d’écarts entre les chiffres officiels. «La dette intérieure est devenue une boîte noire», tranche-t-elle.

Les oubliés de la dépense publique

Pendant que les milliards circulent hors cadre, les secteurs sociaux suffoquent. L’éducation n’a reçu que 15,03% du budget, contre 19,9% recommandés. La santé plafonne à 7,42%, loin des 15% prévus par l’Accord d’Abuja. L’agriculture, clé de la souveraineté alimentaire, atteint péniblement 6,13% contre 10% fixés à Maputo.

«Les secteurs qui portent la vie du peuple sont les moins financés», dénonce Kamitatu. Dans un pays où près de 75% de la population vit sous le seuil d’extrême pauvreté, «ne pas financer l’école, la santé et l’agriculture, c’est un mépris social organisé».

Les comptables principaux, complices de l’opacité

Le rapport 2024-2025 franchit un cap supplémentaire en pointant une anomalie institutionnelle: pour 2025, les comptables publics principaux «continuent de ne pas produire leurs comptes de gestion». Sans comptes, pas de jugement. Sans jugement, pas de responsabilité.Surtout, la Cour affirme ne pas recevoir les documents nécessaires à son contrôle: situations des dépenses, des recettes, engagements exceptionnels. Elle se dit donc dans l’incapacité d’établir pleinement la déclaration générale de conformité prévue par la loi. «Un régime qui empêche son propre juge financier de travailler ne cherche pas la transparence. Il cherche l’impunité», assène Kamitatu.

La réforme budgétaire en trompe-l’œil

Même la réforme des budgets-programmes, censée moderniser la gestion publique, est épinglée. En 2024, sept ministères pilotes concentraient 21 518,4 milliards de francs congolais, soit 7,68 milliards de dollars. Mais la déconcentration de l’ordonnancement «n’est pas opérationnelle», les responsables de programmes ne sont pas désignés et certains ministères ne produisent pas leurs documents de performance. «La RDC parle le langage moderne de la performance, mais continue de gérer selon les vieux réflexes de l’opacité», résume la Cour.

Le verdict par les chiffres

Au final, l’addition est lourde: plus de 11 milliards de dollars de flux problématiques, plus de 2 milliards hors cadre normal, plus de 6 milliards non utilisés malgré des besoins sociaux immenses. «La RDC a dépensé massivement là où elle ne devait pas, et n’a pas dépensé là où elle devait», conclut Olivier Kamitatu. Le rapport n’émane pas de l’opposition ni de l’étranger. Il est signé par la plus haute juridiction financière du pays. Et pour le porte-parole de Katumbi, la conclusion est sans appel: «C’est le régime jugé par ses propres comptes».

Natine K.

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