
C’est une réplique sèche, presque chirurgicale. Excédée par l’ancien diplomate américain Tibor Nagy qui plaidait pour sanctionner «les deux côtés» dans la crise de l’est de la République Démocratique du Congo, la ministre d’État en charge des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner a rappelé Washington à la réalité du terrain: non, une menace, même réelle, ne vaut pas des milliers de morts.Tout est parti d’une annonce américaine qui a fait l’effet d’une bombe diplomatique. Mercredi 28 octobre 2026, les États-Unis ont infligé une gifle au Rwanda.
Le Bureau de contrôle des avoirs étrangers -OFAC- du Département du Trésor a annoncé des sanctions contre le ministère rwandais de la Défense et contre la Zigama Credit and Savings Society, institution financière accusée de financer la rébellion du M23 dans l’est de la République Démocratique du Congo. «Aujourd’hui, les États-Unis tiennent la promesse du président Trump de demander des comptes au Rwanda sur ses engagements au titre des Accords de Washington pour la Paix et la Prospérité», a déclaré le secrétaire au Trésor Scott Bessent. «Le Rwanda doit cesser son soutien au M23 et retirer ses troupes de l’est de la République Démocratique du Congo».
Une décision lourde de sens. Elle s’inscrit dans le cadre des Accords de Washington, signés le 4 décembre 2025 sous médiation américaine entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame. Sur le papier, cet accord devait ouvrir la voie à une résolution pacifique du conflit et à un cadre économique régional sur la transparence des minerais critiques des Grands Lacs. Dans les faits, Kigali est accusé de n’avoir rien respecté. Pour Tibor Nagy, ancien secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines sous le premier mandat de Donald Trump, 2018-2021, cette sévérité est déséquilibrée. Sur son compte X, il a appelé à une approche plus «objective».
«Si les États-Unis veulent agir objectivement pour mettre fin au conflit qui perdure entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo dans l’est du Congo, sanctionner un seul camp ne suffira pas. Le gouvernement Tshisekedi dispose de ses propres groupes armés qui menacent le Rwanda; pourquoi ne pas sanctionner tous les fauteurs de troubles?», a-t-il écrit.
Thérèse Kayikwamba Wagner n’a pas pu supporter pareille lecture, qui renvoie dos à dos l’agresseur et l’agressé. Dans une réponse d’une rare fermeté, la cheffe de la diplomatie congolaise a déconstruit l’argument, point par point, sans même s’attarder sur l’existence supposée de groupes armés progouvernementaux.
«Monsieur Nagy, une menace, perçue ou réelle, n’est pas équivalente à des milliers de morts et des millions de déplacés. Lorsque vous avez servi au gouvernement, auriez-vous assimilé la peur d’une attaque dans une ruelle sombre à des décennies de violence, de viol et de déplacements forcés? ‘‘Sanctionner les deux côtés’’ efface cette distinction -et suggère que les vies congolaises valent moins. Elles ne valent pas moins», a-t-elle asséné. Le propos est d’une clarté figarienne. Il y a d’un côté le fantasme sécuritaire de Kigali, de l’autre le martyre d’un peuple. Le dossier américain, lui, est accablant.
Le ministère, parapluie de la rébellion
Selon le Trésor, le ministère rwandais de la Défense est l’organisation chapeautant l’ensemble de l’appareil sécuritaire, dont la Rwanda Defence Force -RDF-, déjà sanctionnée le 2 mars 2026. À sa direction, la RDF aurait déployé des milliers d’hommes au Nord et au Sud-Kivu, aux côtés du M23, avec équipements, logistique, entraînement et armement avancé: systèmes sol-air et brouilleurs mettant en danger l’aviation civile. Depuis sa résurgence en 2021, le M23, groupe armé désigné par Washington et l’ONU, a mené exécutions extrajudiciaires, détentions arbitraires et actes de torture.
Début 2025, il s’est emparé de Goma et de Bukavu, capitales provinciales. Il contrôle aussi des zones minières stratégiques: mines d’or au Sud-Kivu et Rubaya, immense gisement de coltan au Nord-Kivu. Civils soumis au travail forcé, taxation illégale, conditions dangereuses: la guerre se finance par la mine. Des minerais extraits en territoire M23 sont intégrés aux chaînes rwandaises, dont la capacité minière domestique est inférieure aux volumes exportés depuis le début de la rébellion. Le ministère est désigné au titre de l’Executive Order 13413 amendé pour soutien matériel à la RDF.
Zigama, la banque des militaires
Second volet: Zigama. Cette coopérative d’épargne et de crédit opérerait pour le compte des services de sécurité rwandais. Elle aurait facilité des paiements vers la Chine et d’autres pays pour armes, munitions et équipements, ainsi que des déplacements de la RDF pour des formations. Plus grave, une branche de Zigama aurait organisé le transport d’or extrait en zone M23 vers Kigali et assuré des transactions pour le M23 et son aile politique, l’Alliance Fleuve Congo -devenue depuis le 12 octobre le Front pour la Refondation de la Nation- à hauteur de dizaines de millions de dollars.
Gel et extraterritorialité
Conséquence: tous les biens et intérêts des entités désignées aux États-Unis ou contrôlés par des personnes américaines sont gelés et doivent être déclarés à l’OFAC. Toute entité détenue à 50 % ou plus par une personne bloquée l’est aussi. Les transactions américaines avec elles sont interdites, sous peine de sanctions civiles ou pénales, y compris pour les non-Américains tentant de les contourner. C’est ce réel, documenté, chiffré, que Thérèse Kayikwamba a opposé à la théorie de l’équilibre de Tibor Nagy. Et dans ce face-à-face entre une comptabilité macabre et une rhétorique diplomatique, la ministre a choisi: les vies congolaises ne se négocient pas.
Natine K.





