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RDC: Colère après des insultes sexistes contre la Première ministre

Eddy Kamina, alias Dinosaure, a insulté pendant des années. Impunément. Depuis les États-Unis, il appelle, salue avec un air faussement courtois, puis déverse menaces et injures. Son tableau de chasse: Tshala Muana, Jacky Ndala, Alphonse Ngoy Kasanji, Christian Lusakueno, des généraux des FARDC Franc Ntumba et Christian Tshiwewe, Augustin Kabuya.

Aucun secteur n’a échappé à son torrent verbal.Pendant des années, rien. Pas de condamnation politique ferme. Pas de suite judiciaire. Des excès d’un «activiste vivant à l’étranger», disait-on. Pire: des élites, des relais d’opinion, partageaient ses insanités. L’espace public national tolérait. La violence verbale était devenue du bruit de fond. Jusqu’au jour où le «communicateur privé» autoproclamé du chef de l’État a franchi la ligne rouge: des attaques misogynes, frontales, contre la Première ministre Judith Suminwa Tuluka. Là, le pays a tressailli. L’impunité a craqué.

Le déclic Suminwa: trois raisons 

Tout part d’une séquence sur TV5 Monde. La cheffe du gouvernement évoque le dossier des migrants expulsés vers Kinshasa. Le débat dérape. Les critiques politiques laissent place à l’attaque personnelle. Dinosaure entre en scène. Les propos sont sexistes, dégradants, inacceptables.

Cette fois, ça ne passe pas. Pourquoi? Trois raisons.

La fonction. Suminwa n’est pas une adversaire parmi d’autres. Elle est Première ministre. Cheffe du gouvernement. L’insulter, c’est piétiner l’institution. Geneviève Inagosi, députée nationale Union sacrée et ancienne ministre du Genre, l’a rappelé net sur Top Congo: «La fonction qu’elle occupe mérite le respect, au-delà des désaccords politiques».

Le genre. L’attaque était explicitement misogyne. Elle a réveillé les femmes politiques et la société civile. Viser Suminwa, c’est dire à toutes les femmes: la politique n’est pas pour vous. Inacceptable.

La saturation. Après des années d’insultes contre tout le monde, l’espace public a dit stop. Dinosaure était devenu le symbole d’une impunité toxique. Le coût de l’inaction a explosé.

Un front politique inédit: de Diakiese à Bomoko en passant par Inagosi

La réaction a été immédiate, et transpartisane. Geneviève Inagosi a tracé la frontière: «Les critiques sur l’action gouvernementale sont légitimes, mais les insultes, le mépris et le dénigrement n’ont pas leur place dans une démocratie». Elle exige des sanctions. «Les auteurs doivent être sanctionnés pour éviter toute récidive». L’impunité normalise la violence. Il faut l’arrêter.

Hervé Diakiese, figure de l’opposition et avocat, a enfoncé le clou sur X. Viser «une autorité constituée, mère et femme», c’est «la pire forme de lâcheté, de manque d’éducation et d’humanité». Il dénonce aussi un audio attribué à un «communicant privé» du chef de l’État visant Suminwa. Pour Diakiese, «cet individu sévit sur les réseaux sociaux avec une impunité qui frôle la connivence». Il parle d’un «histrion misogyne» qui «a trop pollué les réseaux sociaux».

Jamais deux sans trois. L’ASBL Bomoko Unity a, elle aussi, exprimé sa colère à travers un message de son président, Iris Basuabu. Jeudi sur Facebook, ce jeune quadra a asséné: «Oui aux critiques pour vitaliser la démocratie et pousser les gouvernants à rectifier le tir en cas d’échec, de raté ou de contreperformance. Mais, non et alors grand non aux insultes envers l’autre, surtout pas envers une femme, une mère de famille et, de surcroît, Première ministre, cheffe de l’Institution gouvernement». Puis: «La ligne rouge a été franchie. L’ASBL «Bomoko Unity» que je dirige condamne avec la plus grande fermeté ces injures de trop proférées contre une personnalité publique et appelle à des sanctions fermes à l’égard de sieur Eddy Kamina alias Dinosaure. Vivre à l’étranger ne devrait pas conférer une quelconque immunité ou consacrer l’impunité ou encore briser nos règles bantoues sur le respect de la femme».

Et, de quatre, les femmes ont entrepris de gronder. «Touche pas à ma sœur», c’est la campagne qu’elles ont lancée pour appeler leurs semblables à se lever pour défendre Suminwa. «Première ministre, maraîchère, enseignante, infirmière, mère au foyer… Peu importe. Une femme attaquée, c’est toujours la sœur de quelqu’un», indique une affiche appropriée, invitant tous les citoyens à se dresser contre l’humiliation et la méprise de la femme. Message clair: la République doit se défendre. Le pouvoir exécutif doit responsabiliser ses propres rangs. Le débat public exige des normes. L’injure n’est pas une opinion.

Dinosaure, symptôme d’un système malade

Le cas Dinosaure dépasse l’individu. Il révèle trois failles. D’abord, l’extraterritorialité de la haine. Installé aux États-Unis, il semble échapper aux lois nationales. Mais ses mots frappent à Kinshasa. Hier contre les opposants. Mais aujourd’hui au cœur même du pouvoir. Comment sanctionner? «Le vide juridique peut nourrir l’audace. Mais il faut parer au plus pressé, en tentant une coopération judiciaire avec les autorités américaines. Dinosaure vit et travaille à Maine aux États-Unis. Il ne vit pas au ciel. Ce n’est pas un extraterrestre», suggère un avocat.  Ensuite, la complicité des relais.

Dinosaure n’est fort que parce qu’on le partage. Des élites, des médias, des comptes influents ont amplifié ses attaques. Ils ont transformé l’injure en audience. Sans eux, il n’est rien. Enfin, la confusion entre critique et lynchage. Oui, la démocratie vit de la critique. Non, elle ne survit pas à la déshumanisation. La frontière est floue, mais elle existe. L’injure sexiste n’éclaire pas le débat. Elle l’éteint.

Pourquoi on l’a laissé faire si longtemps?

La question dérange. Dinosaure a insulté Tshala Muana. Indifférence. Il a injurié Ngoy Kasanji. Silence. Il a offensé Lusakueno. Apathie. Il déborde contre Suminwa. Début de tollé. Les lignes bougent. La différence? Le rang, le genre, et l’effet cumulé. S’attaquer à la Première ministre, c’est s’attaquer à l’État. S’attaquer à une femme avec des arguments sexistes, c’est réveiller tout un camp. S’attaquer à tout le monde pendant deux mandats, c’est finir par épuiser la tolérance collective.

Comment tenir la ligne rouge

L’impunité de Dinosaure était politique. Beaucoup trouvaient un intérêt à le laisser aboyer contre leurs adversaires. Tant que c’était les autres, ça allait. Le jour où il a mordu l’institution, le système s’est retourné. Et maintenant? La ligne rouge tiendra-t-elle? L’indignation est là. Mais l’indignation ne suffit pas. Si demain Dinosaure insulte une journaliste, une députée d’opposition, une activiste, la République réagira-t-elle avec la même force? Pour que la ligne rouge tienne, il faut trois choses.

Un: des actes. Des plaintes. Des enquêtes. Des sanctions. Inagosi a raison: sans sanction, la récidive est garantie. La justice congolaise doit montrer qu’elle peut atteindre les agresseurs, même à distance. Coopération judiciaire, signalements aux plateformes, poursuites. Les outils existent.

Deux: couper les relais. Les médias, les influenceurs, les politiques doivent cesser de faire caisse de résonance. Partager une injure, c’est la valider. Il faut un cordon sanitaire numérique contre les entrepreneurs de haine.

Trois: de la cohérence. On ne défend pas Suminwa le lundi et on applaudit l’insulte contre un ou une adversaire le mardi. La dignité n’est pas à géométrie variable. Si la classe politique veut un espace public propre, elle doit l’appliquer à tous.

L’enjeu: la démocratie ou la loi de la meute

L’affaire Dinosaure-Suminwa est un test. La République Démocratique du Congo choisit-elle la démocratie ou la loi de la meute? La critique ou le lynchage? Si l’impunité continue, le message est clair: les femmes n’ont pas leur place au sommet. Les voix discordantes seront broyées. Le débat public deviendra un champ de mines où seuls les plus violents survivent. Si l’impunité cesse, le pays envoie un autre signal: on peut critiquer la Première ministre. On ne peut pas la salir parce qu’elle est femme. La fonction se respecte. La personne se respecte. Dinosaure a cru qu’il pouvait tout dire, tout le temps, contre tout le monde. Il s’est trompé.

En visant Suminwa, il a réveillé une société qui refusait de voir. La question maintenant: ce réveil durera-t-il? Ou retournera-t-on au silence complice dès que la cible changera? La réponse ne dépend pas de Dinosaure. Elle dépend de toute la République. De la justice, des politiques, des médias, des citoyens. La ligne rouge est tracée. Il faut la tenir. Sinon, demain, ce sera quelqu’un d’autre. Et après-demain, ce sera la démocratie elle-même qu’on aura insultée à mort.

KISUNGU KAS

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