
Il a sorti la calculette, et une phrase qui va certainement faire du bruit. Adolphe Muzito, vice-Premier ministre du Budget, l’affirme: le pays peut emprunter 100 milliards de dollars sans se mettre en danger. C’était le week-end dernier à Kinshasa, devant la presse réunie par le ministère de la Communication pour l’an 1 du gouvernement Suminwa II. L’exercice s’appelle «redevabilité». Chaque ministre vient défendre son bilan. Muzito, ex-ministre du Budget et ancien Premier ministre redevenu caissier de la République, est venu avec des milliards plein la bouche.
De 10 à 17 milliards de recettes propres
Premier bilan, comptable. Les ressources propres de l’État –ce que la République gagne elle-même, sans dons ni dettes– sont passées, selon lui, de 10 à 17 milliards de dollars depuis son arrivée. Le budget global, lui, est à 25 milliards. Objectif: porter les seules recettes internes à 22 milliards. «La RDC vient de loin», rappelle-t-il. Un PIB de 40 milliards et un budget de 4 milliards il y a quinze ans. Aujourd’hui, un PIB de 137 milliards. La machine fiscale tourne mieux. Mais pas assez pour bâtir un pays-continent. D’où sa seconde idée, plus explosive.
«Un pays sous-endetté»
Faut-il recommencer à s’endetter après avoir bénéficié de l’effacement de la dette dans les années 2000 avec l’initiative PPTE? La question hante les économistes congolais. Muzito, lui, a tranché. «La RDC demeure un pays sous-endetté», lâche-t-il. Les chiffres: 11 milliards de dollars de dette extérieure, pour 137 milliards de PIB. Un service annuel de la dette de 500 millions de dollars. Des ratios inférieurs à ceux du Kenya, du Ghana ou de la Zambie. Sa conclusion: la marge est colossale. Kinshasa pourrait, théoriquement, emprunter 100 milliards de dollars et rester sous la barre des 50 % de dette sur PIB, considérée comme prudente. Ce n’est pas de la provocation, c’est une doctrine. L’endettement n’est pas un échec, c’est un levier. Le seul qui permette de financer ce que les impôts ne paieront jamais à court terme: les routes, les chemins de fer, les aéroports, les ports.
Il le précise d’ailleurs pour le budget 2027 qu’il prépare: il prévoit une fenêtre d’endettement de 4 milliards de dollars. Pas pour payer les salaires ou le train de vie, insiste-t-il. Pour bétonner. Et le budget, rappelle-t-il à ceux qui voudraient tout financer à crédit, reste financé en priorité par les ressources propres.
L’agriculteur qui sème
Reste l’angle mort de toute cette macroéconomie: le Congolais dans la rue. Quand va-t-il sentir les effets de ces milliards? Muzito sort alors sa métaphore favorite, celle de l’agronome: «C’est comme un agriculteur qui sème avant de récolter». Il faut du temps entre le semis budgétaire et la récolte sociale. Entre le lancement d’une route et sa mise en service. Il demande de la patience. Les réformes produisent leurs effets progressivement. Les grands investissements, eux, s’inscrivent sur 10 à 20 ans. Un discours de temps long dans un pays qui vit dans l’urgence.
La chaîne de la dépense grippée
Il n’élude pas non plus la plaie bien connue des opérateurs économiques: la chaîne de la dépense. Ces fournisseurs de l’État qui attendent des mois avant d’être payés. «Oui», il y a eu des retards, reconnaît-il. La guerre à l’Est et les tensions de trésorerie ont pesé. Mais l’État, assure-t-il, continue de payer les entreprises engagées sur les routes. Et le budget 2027 aura pour objectif de «renforcer la capacité à honorer régulièrement» les engagements. Une promesse que le secteur privé a déjà beaucoup entendue.
Payer ceux qui travaillent vraiment
Enfin, Muzito déborde de son Budget pour marcher sur les plates-bandes de la Fonction publique. Et il résume l’absurdité administrative congolaise en une phrase: «Il existe des agents qui travaillent mais qui sont mal payés, tandis que d’autres sont payés alors qu’ils ne travaillent pas réellement».
Pour lui, l’assainissement est simple: il faut rémunérer ceux qui travaillent effectivement, relever progressivement les petits salaires et mieux maîtriser ceux des hauts responsables. Il revient aussi sur le paradoxe de la sous-administration -17 fonctionnaires pour 1 000 habitants en RDC contre 50 en moyenne internationale- qui coexiste avec une pléthore à Kinshasa. Le problème, dit-il, n’est pas le nombre, c’est la répartition. Trop de monde dans les services centraux, vide dans les provinces. Trop de médecins à Kinshasa, pas assez à l’intérieur. Idem pour les magistrats. Sa solution: arrêter l’anarchie des recrutements. Aujourd’hui, certains ministères sectoriels, comme la Santé, recrutent d’abord, puis transmettent les listes à la Fonction publique pour prise en charge. Il faut inverser la logique: partir des organigrammes, des besoins réels, et imposer une coordination entre ministères et Fonction publique.
En une heure, Muzito a posé son équation: plus de recettes, plus de dettes assumées, et un État qui paie enfin les bonnes personnes au bon endroit.




