
Adopté au Sénat le 27 juillet, le projet de loi sur les marchés financiers prépare l’ouverture de la Bourse de Kinshasa. Après le feu vert de l’Assemblée nationale, le texte attend désormais la promulgation du président Félix Tshisekedi. Portée par le ministre des Finances Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, cette réforme vise un seul but: briser la dépendance au crédit bancaire qui capte aujourd’hui près de 90% du financement de l’économie. Dans un pays de 120 millions d’habitants, riche en ressources mais pauvre en capitaux longs, la Kinshasa Stock Exchange -KSE- n’est pas un luxe. C’est un outil de transformation. Au-delà du symbole, la loi porte 5 leviers concrets. S’ils sont activés, ils peuvent changer la façon dont les entreprises se financent, dont les Congolais épargnent et dont le pays valorise ses richesses.
Fini la dépendance aux banques
En République Démocratique du Congo, quand une PME veut grandir, elle frappe d’abord à la porte de la banque. Quand une grande entreprise veut lancer une usine, elle se heurte à deux murs: des taux élevés et des durées trop courtes. Résultat: les projets sont reportés ou abandonnés. La Bourse propose une autre logique. En émettant des actions, une entreprise lève des fonds propres sans alourdir sa dette. En émettant des obligations, elle emprunte directement auprès du public sur 5, 7 ou 10 ans. Les premiers bénéficiaires devraient être les grands groupes du BTP, de l’agro-industrie, des télécoms et de la grande distribution. Ils ont la taille, la gouvernance et la visibilité nécessaires pour séduire le marché.
Pour que la réforme profite au tissu des PME, il faudra créer un «compartiment croissance» avec des exigences d’information et de gouvernance allégées. Sans ce sas d’entrée, la KSE risque de rester réservée aux 20 plus grandes entreprises du pays et de manquer sa cible sociale.
Réveiller l’épargne qui dort
La Banque centrale le dit depuis des années: une part massive de l’épargne congolaise circule en dehors du système bancaire. Elle dort en dollars sous le matelas. Une autre partie quitte le pays pour Nairobi, Johannesburg ou Dubaï, à la recherche de rendements et de sécurité.La KSE veut ramener cet argent dans le circuit formel. Demain, un fonctionnaire pourra acheter une action de la REGIDESO. Un commerçant pourra souscrire à un fonds agricole. Un salarié de la diaspora pourra investir dans Vodacom RDC depuis Bruxelles. L’épargnant devient co-propriétaire. Son argent finance directement une entreprise, une usine, un projet. L’impact peut être massif. Si seulement 5% de l’épargne informelle basculait vers le marché financier, ce sont des centaines de millions de dollars qui entreraient dans l’économie réelle. Mais l’argent ne bougera pas tout seul. L’enjeu sera celui de la pédagogie. Il faudra expliquer, simplifier, rassurer. Sans éducation financière, sans produits accessibles dès 10.000 FC, la Bourse fera peur. Elle restera l’affaire d’une minorité urbaine et bancarisée.
Fixer ici même les prix des richesses du pays
La loi prévoit deux compartiments: les valeurs mobilières et les marchandises. C’est le second qui est le plus stratégique pour un pays exportateur de matières premières.Aujourd’hui, le prix du cuivre se fixe à Londres. Celui du cobalt à Chicago. Celui du cacao à New York. La République Démocratique du Congo produit, mais ne décide pas. La Bourse des marchandises de Kinshasa ambitionne de changer la donne. Elle pourrait établir des prix de référence locaux pour le cobalt, le cuivre, le café, le bois, le maïs ou le riz. À terme, un coopératif agricole du Kasaï pourrait vendre sa récolte de maïs six mois à l’avance à un prix garanti. Une entreprise minière devrait déclarer ses volumes et ses contrats. Les acheteurs internationaux devraient passer par la place de Kinshasa pour certaines matières stratégiques.
Gain triple: plus de transparence, plus de traçabilité, et une meilleure captation de la valeur au niveau local. À condition que l’État joue son rôle et rende la cotation obligatoire pour les filières clés. Sans obligation, les opérateurs continueront de traiter de gré à gré à l’étranger.
Installer un gendarme crédible
Un marché financier sans régulateur est un marché sans investisseurs. La loi crée donc l’Autorité des marchés financiers, l’AMF-RDC. Elle aura pour mission de superviser les opérations, d’homologuer les introductions en Bourse, de protéger les épargnants et de sanctionner les délits d’initiés, les manipulations de cours et la diffusion de fausses informations. C’est le point de passage obligé pour attirer les capitaux de la diaspora et les investisseurs institutionnels étrangers. Ils ne viendront que s’ils ont la garantie de règles du jeu claires et appliquées.
L’AMF devra prouver dès sa première année qu’elle est indépendante. Indépendante du pouvoir politique. Indépendante des grands opérateurs économiques. Son premier test sera la cotation des entreprises publiques. La transparence des comptes de la Gécamines, de la SNEL ou de la REGIDESO donnera le ton. Si ces mastodontes acceptent de jouer le jeu, le marché démarre sur de bonnes bases. S’ils bénéficient d’un traitement de faveur, la confiance s’effondrera avant même d’être construite.
Financer autre chose que les mines
Le plus grand risque qui pèse sur la KSE est aussi le plus évident: qu’elle ne devienne qu’une vitrine pour les majors minières et les grandes entreprises déjà bancables. Dans ce cas, elle ne fera que reproduire la structure actuelle de l’économie. Le plus grand pari est ailleurs. Il s’agit de financer ce qui manque cruellement aujourd’hui: une usine de transformation de manioc au Kongo-Central, un réseau de froid pour le poisson au Tanganyika, une unité de production de matériaux de construction au Kasaï, une fintech à Lubumbashi, des logements sociaux à Kinshasa.
Pour orienter les capitaux vers ces secteurs, l’État devra utiliser tous les leviers: des incitations fiscales pour les entreprises qui lèvent des fonds hors secteur minier, des garanties partielles de l’État, et la création de fonds d’investissement sectoriels abondés par les bailleurs de fonds et les institutions financières internationales.Sans cette volonté politique, la Bourse reproduira la rente. Avec, elle peut devenir un moteur de diversification.
Après la loi, le plus dur commence
La promulgation du texte ne suffira pas. Pour que la KSE ne soit pas une coquille vide, trois chantiers sont décisifs. Il faut d’abord des entreprises. Il faut 10 à 15 sociétés «vitrines» prêtes à s’introduire en 2026-2027. Des entreprises crédibles, rentables, avec des comptes certifiés. Elles donneront de la liquidité et de la visibilité au marché. Il faut ensuite des investisseurs. Les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de pension et les mutuelles doivent devenir les premiers acheteurs. L’épargne salariale doit être autorisée et encadrée. La diaspora doit avoir des canaux simples pour investir.
Il faut enfin l’infrastructure. Un dépositaire central pour sécuriser les titres. Un système de compensation et de règlement-livraison fiable. Des sociétés de bourse et des courtiers formés. Une place de marché technologiquement robuste. La Kinshasa Stock Exchange ne réglera pas le déficit d’infrastructures ni l’insécurité à l’Est. Elle ne remplacera pas les réformes du climat des affaires.
Mais elle peut changer une équation fondamentale: transformer l’épargne qui dort en capital qui investit. Donner aux entrepreneurs congolais les moyens de financer leur croissance sans passer uniquement par la dette. Si en 2030 un jeune entrepreneur de Goma peut lever 2 millions de dollars en Bourse pour ouvrir 10 usines de jus de fruits, si une coopérative du Kivu peut couvrir le prix de son café, si un fonds peut financer des logements à Kinshasa, alors on ne parlera plus de potentiel. On parlera de capitalisation, de rendement et de croissance. C’est tout l’enjeu de cette réforme portée par Doudou Fwamba. C’est l’un de ses rêves, assure son entourage.
YA KAKESA

