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Karine Buisset, l’humanitaire tuée à Goma, préparait un rapport explosif sur les violences faites aux femmes par des éléments M23, révèle la journaliste Colette Braeckman

La mort de Karine Buisset, humanitaire de l’Unicef fauchée dans la nuit du 10 au 11 mars, jette une ombre lourde sur Goma. Les images de sa maison du quartier huppé de Himbi -façade criblée, toit éventré, jardin dévasté- disent la violence d’un tir attribué, selon certains témoins et analyses, à un drone. La population, tétanisée, préfère le silence: «Bosala kaka», disent certains, «faites comme vous voulez». La peur des tirs croisés entre l’AFC/M23 et les FARDC paralyse la ville.

Plus que la mort d’une personne, c’est la nature du dossier que préparait Buisset qui alarme, révèle la journaliste belge Colette Braeckman dans la lette hebdomadaire publiée le 13 mars. Selon ses collègues congolais et des sources humanitaires, Mme Buisset travaillait sur un rapport destiné à documenter, preuves à l’appui, des violences sexuelles massives et organisées commises dans l’Est du pays -et notamment par des éléments du M23. Pas de simples crimes de guerre isolés, mais, disent ses interlocuteurs, des pratiques s’apparentant à un «esclavage sexuel»: enlèvements, détentions et transferts de jeunes filles au sein des circuits rebelles.

Ces accusations s’insèrent dans un contexte plus vaste et déjà documenté. Les rapports successifs de l’ONU évoquent la présence de 6 000 à 7 000 soldats rwandais combattant aux côtés du M23/AFC, et Washington multiplie les pressions contre Kigali, accusé d’appuyer matériellement la rébellion. Le rapport que préparait Buisset risquait d’accroître encore la stigmatisation internationale d’une insurrection dont le rôle dans la dégradation sécuritaire et humanitaire du Nord‑Kivu est régulièrement pointé du doigt. Sur le terrain, les dynamiques sont tragiques et complexes.

Le M23, d’abord perçu par certains habitants comme un rétablisseur d’ordre face à des forces gouvernementales désorganisées, montre aujourd’hui des signes de désagrégation : discipline relâchée, chaînes de commandement brouillées, et, selon plusieurs sources, comportements prédateurs d’officiers. La mort mystérieuse d’un chef rebelle, Willy Ngoma, près de la colline minière de Rubaya, illustre l’opacité et la violence qui règnent dans ces zones riches en coltan.

Rubaya concentre nombre des maux de la région: des milliers de creuseurs, volontaires ou forcés, extrayant à mains nues des minerais réclamés par des filières transfrontalières. Depuis janvier, trois éboulements ont fait plus d’un millier de victimes -femmes et mineurs parmi eux-alors que des intérêts industriels étrangers lorgnent sur ces ressources.

Dans ce paysage, les violences sexuelles se greffent à l’exploitation économique, devenant un instrument de pouvoir et de contrôle. Les humanitaires qui opèrent entre Goma et ces sites minières consignent, depuis longtemps, témoignages et preuves. Mais travailler et documenter ici devient risqué: enquêter sur des pratiques qui impliquent des réseaux militaires et économiques expose à des représailles. La disparition de Buisset est perçue par beaucoup comme l’illustration dramatique de ce danger: un signal d’avertissement pour ceux qui enquêtent et publient.

Le flou subsiste toutefois sur la responsabilité directe du tir qui a tué Buisset. Si certains attribuent l’attaque aux forces gouvernementales, d’autres points d’enquête, les trajectoires des armes et les intérêts en jeu incitent à la prudence. C’est précisément pour lever ces zones d’ombre que des investigations indépendantes, transparentes et protégées sont indispensables -non seulement pour faire la lumière sur les circonstances de sa mort, mais aussi pour valider ou infirmer les allégations contenues dans le rapport qu’elle préparait.

La communauté humanitaire réclame désormais des garanties: protection des témoins, sécurisation des enquêtes et mise en place d’une enquête internationale crédible sur les exactions dans l’Est congolais. Sans cela, le travail de documentation, clé pour toute réponse judiciaire et politique, risque d’être interrompu.

 Karine Buisset n’était pas une simple technicienne: elle était devenue un relais de parole pour des victimes qui peinent à se faire entendre. Son rapport, inachevé, pointait des responsabilités difficiles à assumer pour des acteurs locaux et internationaux. Sa mort interroge la capacité de l’État congolais, des partenaires internationaux et des organisations onusiennes à protéger les enquêteurs et à traduire en justice les auteurs de crimes sexuels et d’exploitation.

La révélation de Colette Braeckman ne se limite pas à nommer une victime: elle souligne l’extrême danger qu’encourent ceux qui cherchent à documenter les violences systématiques dans l’Est de la RDC. Si la vérité sur la mort de Karine Buisset reste à établir, elle impose déjà une urgence morale et politique: protéger les témoins, préserver l’espace des enquêtes et traduire en justice, quelles que soient les responsabilités, ceux qui exploitent et violent les populations. Autrement, le silence forcé continuera d’être le prix de la vérité.

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