
Le 8 août, un thread du député Flory Mapamboli, ancien conseiller de Nicolas Kazadi au ministère des Finances, a relancé la polémique sur l’Eurobond de 1,25 milliard de dollars émis par la République Démocratique du Congo en avril. Son diagnostic: l’État paie des intérêts pour de l’argent qui dort. Derrière la charge technique se lit une attaque ciblée contre Doudou Fwamba, actuel ministre des Finances, qui avait précédemment répondu aux questions du Parlement sur ce dossier. Au-delà des chiffres, c’est un affrontement entre deux écoles. Or en 2026, la République Démocratique du Congo, un pays en guerre et à la recherche de capitaux, n’a pas le luxe d’appliquer les règles d’un CFO.
Hormis les fonds destinés au front militaire, le pays affiche ses ambitions. Il a des projets structurants à financer. Il veut aussi envoyer un signal clair au gotha financier international. Il a levé 1,25 milliard de dollars en avril dernier lors de sa première émission historique d’Eurobond sur les marchés internationaux. «Pareille émission souveraine ne poursuit jamais uniquement des objectifs financiers. La réduire à un calcul de coût de portage, c’est ignorer ce qu’est une opération obligataire inaugurale. C’est faire fausse route et induire le public en erreur», recadre un banquier de la place de Kinshasa en réaction aux critiques de Mapamboli.
Quand le marché s’ouvre, il faut y entrer
«Ne pas payer d’intérêts sur de l’argent inutile». Le principe est sain pour un gestionnaire. Pour un ministre des Finances, c’est un pari risqué. En avril 2026, le risque RDC était vendable. Taux: 6,8%. Dans six mois, entre l’insécurité à l’Est, la tension électorale et la volatilité des cours des métaux, la fenêtre pouvait se refermer. Ou le taux grimper à 12-15%. «Lever 1,25 milliard de dollars à ce moment-là relève donc d’une gestion de risque politique. Les 25 à 41 millions de dollars de coût de portage cités ne sont pas une perte. C’est une prime d’assurance», poursuit le banquier. «Si on avait attendu octobre pour lever au même montant à 12%, on aurait ajouté 650 millions de dollars de surcoût d’intérêts sur 10 ans. On a donc payé 25 millions de dollars pour en économiser 650 millions de dollars. Quel CFO refuserait?»?
D’autant que la trésorerie joue un rôle de levier: la Banque Mondiale, le FMI et l’UE ne débloquent leurs 3 à 4 milliards de dollars de cofinancement que si l’État prouve qu’il a sa part. «Pas de trésorerie, pas de projets. Vouloir économiser 25 millions de dollars pour risquer de perdre 4 milliards de dollars de cofinancement, c’est ça la vraie mauvaise gestion», tranche-t-il. Et au-delà du financement, une émission inaugurale poursuit des objectifs stratégiques. Elle envoie au monde le signal d’un pays aux fondamentaux solides, capable d’attirer les capitaux étrangers. C’est ça le vrai soft power. Loin des immeubles inachevés du Centre financier de Kinshasa qui ont englouti 680 millions de dollars.
Le temps des chantiers n’est pas le temps de X: près de 10 millions de dollars déjà générés
«Seulement 138 millions de dollars décaissés sur 650 millions de dollars», a déploré le député élu du Kwango. Le chiffre est exact. Mais l’urgence supposée ne l’est pas. «Sur un projet d’infrastructure, le cycle est mécanique: appel d’offres, attribution, mobilisation, avance de démarrage. Entre avril et août, quatre mois se sont écoulés. Il est donc normal de n’avoir payé que 138 millions de dollars. Le solde de 512 millions de dollars suivra au quatrième trimestre 2026 et au premier semestre 2027. On ne lève pas de la dette à 10 ans pour la dépenser en 6 mois. Ce serait la porte ouverte à la surfacturation», explique le banquier. Cette trésorerie a aussi une fonction économique directe. Payer les entreprises à 30 jours au lieu de 180 jours leur permet de rogner leurs prix de 10 à 15%.
«Sur 1,25 milliard de dollars de travaux, l’État économise entre 125 et 187 millions de dollars. Le soi-disant coût de 25 millions de dollars est donc 5 à 7 fois inférieur au gain», calcule-t-il. Mieux: cet argent «dormant» travaille. Selon les milieux bancaires, sur les 1,25 milliard de dollars, Kinshasa a placé 300 millions de dollars à la Banque centrale, et 650 millions de dollars dans un compte crédité auprès des banques commerciales avec des intérêts rémunérés à 4% l’an. Une autre partie est logée à la City of London pour des intérêts estimés à 4 millions de dollars. Calcul: Sur 650 millions de dollars placés à 4% l’an pendant 4 mois, d’avril à juillet 2026, les intérêts générés s’élèvent déjà à près de 10 millions de dollars.
«Cet argent sert de produit de couverture pour compenser le coût de portage en attendant le décaissement effectif. Ça ne chôme pas. Ce n’est pas thésaurisé», insiste le banquier. «Et au-delà des intérêts, les 950 millions de dollars placés dans les banques impactent déjà positivement l’économie nationale», ajoute-t-il. «Premièrement, ils gonflent la liquidité bancaire. Les banques ont plus de cash à prêter, donc le coût du crédit pour les PME et les entreprises de BTP baisse de 1 à 2 points. Deuxièmement, avoir cette trésorerie permet à l’État de payer à 30 jours. Les entreprises baissent leurs prix de 10 à 15% parce qu’elles n’ont plus à faire de crédit fournisseur à 20%. Troisièmement, les 300 millions de dollars à la BCC renforcent nos réserves de change. C’est un tampon qui stabilise le franc congolais pendant la période des gros décaissements. Quatrièmement, c’est un signal de confiance. Les banques sont recapitalisées et les investisseurs étrangers voient que l’argent transite par le système bancaire local. Dire que cet argent dort, c’est ne rien comprendre à la politique monétaire. Il fait tourner l’économie avant même le 1er coup de pioche».
Le piège du 3,5% vs 10% et la naissance d’une courbe des taux
C’est l’argument le plus technique, et le plus trompeur. L’Eurobond est fléché. Légalement, il ne peut financer que des investissements. Il ne peut pas servir à payer les salaires ni à rembourser les Bons du Trésor, qui relèvent des dépenses courantes. «Les confondre serait un détournement», martèle la source bancaire. «Surtout, l’émission inaugurale visait à établir une courbe des taux pour le pays. Avant l’Eurobond, l’État empruntait sur le marché local à 10% sur 18 mois. Les grandes entreprises minières faisaient de même à des coûts élevés, et les PME subissaient des taux bancaires exorbitants», explique pour sa part un cadre de l’administration des Finances. Or, immédiatement après le succès de l’Eurobond, la courbe des taux s’est formée et a permis de réduire le coût et d’allonger la maturité des titres publics. Aujourd’hui, les obligations du Trésor sont à 8% sur 24 mois. «L’économie réalisée par l’État sur le service de sa dette intérieure amortit à elle seule les 25 millions de dollars de coût de portage. C’est une opération de substitution», ajoute le banquier.
317.000 dollars par jour: remettons le chiffre à l’échelle
Le montant d’intérêts journaliers est réel. Le contexte manque. 317.000 dollars par jour représentent 0,07% du budget 2026. Ou trois jours de recettes minières. «La question pertinente n’est donc pas comptable. Elle est économique et politique. Quel est le retour sur investissement? Si 1,25 milliard de dollars injecté dans les infrastructures productives génère 300 millions de dollars de croissance et 80 millions de dollars de recettes fiscales par an, l’opération est amortie dès la deuxième année», analyse-t-il.
Le Gouvernement avait d’ailleurs adopté une stratégie d’endettement à moyen terme validée en Conseil. Elle identifiait un besoin de financement de 2,9 milliards de dollars pour 2026, dont 1,5 milliard de dollars via des prêts commerciaux et des Eurobonds. L’objectif: lisser le portefeuille de la dette de 90% de prêts concessionnels à 75% sur la période 2026-2028. Avec un PIB nominal de 123 milliards de dollars et un encours des titres publics à 2,4%, la République Démocratique du Congo a aujourd’hui le meilleur profil d’endettement de la région, selon la Banque mondiale et le FMI. À titre de comparaison, l’ensemble des pays de la CEMAC affichent un PIB de 125 milliards de dollars pour un encours de 10%. «Prétendre que Kinshasa s’est davantage endettée massivement relève de la manipulation et de la désinformation», tape le banquier.
La règle d’un État en reconstruction
Le débat interne à l’UDPS est légitime. Mais la dette souveraine engage la signature du Président et la garantie de l’État pour 10 ans. Elle est cotée à la Bourse de Londres et élargit les fenêtres de financement pour des pans entiers de l’économie nationale. «La règle n’est pas d’emprunter quand on dépense. La règle est d’emprunter quand le marché vous prête, pour dépenser quand le pays en a besoin», dit encore le banquier.
«Si l’objectif avait été seulement de mobiliser des ressources, on aurait pu syndiquer les banques locales et étrangères pour 400 millions de dollars ou 1 milliard de dollars. Une première émission souveraine vise plus haut: crédibilité, courbe des taux, accès aux marchés, cofinancements et image», renforce la source de l’administration. Elle conclut, au grand dam de Mapamboli, qui réclamait une confrontation technique, que «c’est cela, piloter les finances d’un État en reconstruction et non céder à un faux débat de trésorerie».

