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À qui appartiennent les 2 millions de dollars saisis à l’aéroport international de N’Djili?

Coup de théâtre à l’aéroport international de N’Djili. Le 22 mars, les services de sécurité ont intercepté une importante somme en liquide -environ 1,9 million de dollars- et, le même jour, le ministre d’État chargé de la Justice et Garde des Sceaux, Guillaume Ngefa, a adressé une injonction sans équivoque au Procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde. Objectif: identifier l’origine et le propriétaire de ces fonds suspects.

Dans sa lettre, le ministre qualifie la découverte de «fait d’une plus grande gravité» et ordonne la saisie intégrale, la mise sous scellés et la consignation des fonds à la Banque centrale du Congo. «Il m’est revenu, avec la plus grande gravité, qu’une somme d’environ 1 900 000 dollars américains a été interceptée (…) et que des intentions de manipulation irrégulière, voire de partage de ces fonds, seraient envisagées», écrit Guillaume Ngefa. Le ministre justifie ainsi la tonalité exceptionnelle de son instruction: procès‑verbal contradictoire, présence d’officiers de police judiciaire lors de la mise sous scellés, et identification systématique de la personne concernée ainsi que des agents intervenants, afin d’éviter toute dilution ou détournement.

La correspondance s’appuie sur la loi anti‑blanchiment. «Aux termes de l’article 25 de la loi relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, les fonds saisis doivent impérativement être consignés à la Banque centrale du Congo et les procès‑verbaux de saisie transmis sans délai à la CENAREF», rappelle le ministre. Il enjoint par ailleurs la saisine immédiate du parquet compétent et l’ouverture d’une enquête approfondie «visant à déterminer l’origine des fonds, à qualifier juridiquement les faits et à identifier l’ensemble des responsabilités pénales éventuelles».

Ordre strict ou message politique?

Pour les observateurs, la fermeté de Guillaume Ngefa peut être lue de deux façons. D’un côté, il s’agit d’un simple rappel de procédures destiné à protéger l’État contre les risques -détournement, corruption, entrave à la justice et blanchiment- qui entourent souvent les saisies de liquidités. De l’autre, l’injonction survient dans un contexte où la manipulation de saisies et la collusion de certains agents restent des préoccupations récurrentes: en exigeant une documentation exhaustive et une transmission immédiate à la CENAREF, le ministre ferme la porte à toute mainmise discrète.

La portée politique est indéniable. L’interception, à un aéroport international, d’une somme proche de deux millions de dollars suscite inévitablement des hypothèses: s’agit‑il d’un transfert commercial non déclaré, d’un circuit de corruption, d’un financement occulte -politique ou non- ou d’une opération de blanchiment? En demandant que l’enquête «détermine l’origine des fonds» et «identifie l’ensemble des responsabilités pénales éventuelles», le ministre indique qu’un simple constat administratif ne suffira pas.

Procédure, transparence et calendrier

Concrètement, le courrier prescrit des mesures non négociables: saisie intégrale et mise sous scellés en présence d’officiers de police judiciaire, établissement immédiat d’un procès‑verbal détaillé et contradictoire, consignation des fonds à la Banque centrale, transmission des PV à la CENAREF, saisine du parquet et ouverture d’une enquête judiciaire.

Le ministre exige d’être tenu informé «sans délai» des diligences entreprises et des suites judiciaires. À ce stade, le Procureur général n’a pas publié de réponse officielle aux injonctions. Le déroulé des opérations et les résultats de l’enquête seront déterminants pour la crédibilité de l’État de droit: capacité des institutions à résister aux pressions, rigueur des procédures et transparence des investigations.

Un test pour les institutions

Alors que le pays se bat pour sortir de la liste grise de GAFI, la lettre de Guillaume Ngefa joue d’abord le rôle d’un garde‑fou: rappeler les règles, ordonner la traçabilité et prévenir toute dispersion des preuves ou des fonds saisis. Si la procédure est menée de manière rigoureuse et publique, l’affaire pourra renforcer la confiance dans la gestion des saisies.

À l’inverse, toute opacité ou lenteur alimentera les suspicions et renforcera l’idée d’impunité. Reste la question centrale: à qui appartiennent ces 1,9 million de dollars? La réponse, attendue par l’opinion, dépendra désormais du travail du parquet et des enquêteurs -et de la capacité annoncée par le ministre des institutions à sanctionner toute tentative de dissimulation ou de détournement.

KISUNGU KAS

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