
Pour Patrick Nzazi, journaliste et commissaire d’événements culturels, la RD-Congo doit désormais transformer son immense potentiel artistique en véritable industrie économique, portée par des infrastructures modernes et une volonté politique affirmée.
La RD-Congo rayonne depuis plusieurs décennies à travers sa musique, sa danse, son théâtre et son cinéma. Pourtant, derrière cette reconnaissance internationale, le pays continue de souffrir d’un manque criant d’infrastructures culturelles capables d’accompagner durablement ses créateurs. Dans un entretien accordé à notre rédaction, Patrick Nzazi dresse un constat sans détour: la RD-Congo reste «un géant culturel sans infrastructures modernes». Selon lui, la vitalité artistique RD-congolaise ne date pas d’aujourd’hui. Toutefois, l’absence de salles de spectacles, de studios d’enregistrement modernes et de véritables réseaux de diffusion freine considérablement l’essor du secteur culturel. «Sans infrastructures adéquates de diffusion, il est difficile, voire impossible, de promouvoir une création artistique», explique-t-il.
Chorégraphes, metteurs en scène ou réalisateurs sont souvent contraints de dépendre des centres culturels étrangers installés à Kinshasa, notamment l’Institut français de Kinshasa -IFK- ou le Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa, pour produire et diffuser leurs œuvres. Pour Patrick Nzazi, le problème dépasse largement la simple question des équipements. Il touche directement à la structuration même du secteur culturel RD-congolais. Faute de perspectives de diffusion locale, de nombreux artistes peinent à rentabiliser leurs créations. «Passer plusieurs mois en laboratoire de création pour seulement deux ou trois programmations finit par décourager beaucoup d’artistes», souligne-t-il. Cette réalité pousse certains créateurs à privilégier les tournées internationales grâce à leurs réseaux personnels, pendant que le pays reste dépourvu d’un véritable réseau national de salles de spectacles.
L’analyste culturel rappelle également que le Programme de développement local des 145 territoires -PDL-145T- prévoyait notamment la construction de maisons de la culture dans les communes de Kinshasa ainsi que dans les territoires et villes du pays afin de faciliter l’accès des populations à la culture. Mais plusieurs années après les annonces, déplore-t-il, les résultats concrets tardent toujours à se matérialiser. Selon Patrick Nzazi, le même constat s’applique aux studios d’enregistrement et aux centres de réalisation cinématographique annoncés dans la stratégie culturelle du gouvernement depuis 2022. «Le cheminement d’une vision, c’est l’action», insiste-t-il.
«La culture doit devenir une industrie stratégique»
Auteur de l’ouvrage «Le paysage artistique de la République démocratique du Congo: regard, entretiens, perspectives», Patrick Nzazi estime que la RD-Congo doit désormais considérer la culture comme un levier économique majeur et non comme un simple secteur de divertissement. «On ne peut pas parler de talents sans infrastructures», insiste-t-il encore, plaidant pour des partenariats public-privé capables de financer des complexes culturels modernes intégrant salles de spectacles, studios numériques, espaces de formation et incubateurs créatifs.
S’inspirant de modèles internationaux, il cite notamment l’Accor Arena, propriété de la mairie de Paris mais exploitée par une société privée. Selon lui, un tel modèle pourrait parfaitement être adapté à la RD-Congo afin de professionnaliser la gestion des infrastructures culturelles. Il estime également qu’une réforme profonde des textes légaux encadrant le secteur culturel devient indispensable afin d’impliquer plusieurs ministères et de favoriser un environnement attractif pour les investisseurs.
Des investisseurs encore peu convaincus
Le journaliste culturel Patrick Nzazi pointe également la faible implication des banques, sociétés minières et entreprises de télécommunications dans le financement des infrastructures culturelles. À ses yeux, cette prudence s’explique par l’absence d’un modèle économique solide et structuré des industries culturelles et créatives RD-congolaises. «Beaucoup d’associations culturelles ne sont pas encore devenues de véritables industries culturelles capables de contribuer significativement à l’économie nationale», analyse-t-il. Patrick Nzazi insiste aussi sur la nécessité de renforcer les capacités des acteurs culturels en matière de gestion, de management et d’élaboration de business plans afin de rassurer les investisseurs privés.
Il appelle ainsi l’État à jouer un rôle moteur dans la structuration du secteur à travers des financements, des cadres juridiques adaptés et des mécanismes fiscaux attractifs, notamment en matière de sponsoring culturel, de mécénat et de déductions fiscales pour les entreprises investissant dans la culture.
La rumba RD-congolaise comme symbole d’un potentiel à valoriser
Pour Patrick Nzazi, l’inscription de la rumba RD-congolaise au patrimoine immatériel de l’UNESCO constitue une opportunité majeure pour repenser la politique culturelle nationale. Mais là encore, il estime que la reconnaissance internationale ne suffit pas sans investissements locaux ni infrastructures modernes. «Comment promouvoir durablement notre patrimoine sans espaces modernes de création et de diffusion?», s’interroge-t-il, regrettant l’absence d’une véritable volonté politique derrière plusieurs ambitions affichées par les gouvernements successifs. Le commissaire d’événements culturels salue néanmoins certaines avancées récentes, notamment la participation de la RD-Congo à la Biennale de Venise ainsi que sa présence au Festival de Cannes, qu’il considère comme des signaux encourageants du rayonnement culturel RD-congolais à l’international.
Vers une «Cité des arts et des industries créatives»
À l’horizon 2035, Patrick Nzazi imagine une véritable «Cité des arts et des industries créatives» capable de rivaliser avec les grands hubs culturels africains et internationaux. Un espace multidisciplinaire réunissant création, formation, réflexion, innovation et diffusion artistique, susceptible de générer des milliers d’emplois directs et indirects pour la jeunesse RD-congolaise et de contribuer à la diversification de l’économie nationale. Mais pour concrétiser cette ambition, il appelle les autorités à dépasser définitivement le stade des discours. «Le soft power culturel nécessite d’abord des investissements solides depuis la base avant d’être exporté à l’international», conclut-il, convaincu que la culture peut devenir un puissant outil de souveraineté économique, d’influence diplomatique et de rayonnement mondial pour la RD-Congo.