
Les pourparlers entre Kinshasa et l’AFC/M23 reprennent ce lundi pour un round de cinq jours… en Suisse. Officiellement, la guerre au Proche‑Orient et les contraintes de sécurité qu’elle impose expliquent cette relocalisation surprise, dictée selon les organisateurs par la nécessité d’éloigner diplomates et médiateurs d’une zone devenue volatile. Mais derrière l’argument sécuritaire se dessine surtout l’effritement de l’initiative qatarie et l’urgence de débloquer un dossier enlisé depuis des mois, selon les analyses de Christophe Rigaud, directeur du site Afrikarabia.
L’ombre du Qatar plane encore. Le médiateur principal suit désormais les débats à distance; son initiative, lancée à Doha, paraît à bout de souffle. Deux mesures pourtant signées entre Kinshasa et les rebelles -la libération de détenus et la mise en place d’un mécanisme de vérification du cessez‑le‑feu- n’ont jamais été appliquées. Les six autres points du protocole restent des cailloux dans la chaussure: restauration de l’autorité de l’État, réformes institutionnelles, démobilisation, gouvernance, citoyenneté, retour des déplacés… Autant de lignes rouges que la négociation n’a pas réussi à réduire.
Pourquoi la Suisse? Les médiateurs parient sur un lieu neutre, éloigné des pressions régionales et des images de guerre, pour contraindre les belligérants à sortir de leurs positions d’attente. Mais la question taraude: si Doha était encore accessible pour le président Félix Tshisekedi lors de sa visite du 2 avril -malgré les tensions internationales- pourquoi transférer maintenant le cœur des discussions en Europe? La réponse tient peut‑être davantage à l’usure des protagonistes qataris et à la volonté des puissances impliquées d’imposer un remaniement du format.
Le cessez‑le‑feu, épicentre du nouveau round
Le contrôle du cessez‑le‑feu sera au centre des débats. Depuis l’accord signé le 4 décembre à Washington entre la Kinshasa et Kigali, la situation s’est complexifiée: l’AFC/M23 s’est déclarée non‑concernée et, peu après la signature, a pris la ville stratégique d’Uvira, provoquant l’indignation de Washington. Retirés sous la pression américaine, les rebelles ont néanmoins laissé une région toujours prise dans des affrontements intenses entre leurs hommes et les FARDC, soutenues par des milices locales dites «Wazalendos».
Sur le plan militaire, Kinshasa a privilégié les frappes aériennes -multipliant les attaques de drones- qui ont culminé, le 24 février, par l’élimination du porte‑parole de l’AFC/M23, Willy Ngoma. Le cessez‑le‑feu est, de fait, violé quotidiennement. En Suisse, la surveillance de cet accord devra être confiée conjointement à la Monusco et à la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs -CIRGL-: une mission délicate, tant la défiance est grande des deux côtés. À la veille de l’ouverture, l’AFC/M23 a dénoncé de nouveaux bombardements dans la zone de Minembwe, théâtre de violences intercommunautaires et foyer de tensions persistantes autour de la communauté banyamulenge.
Prisonniers, aide humanitaire: paroles contre réalités
Autre dossier sensible: l’échange de détenus. Les parties n’accordent ni sur les chiffres ni sur les listes, que traite le Comité international de la Croix‑Rouge. L’annonce, en mars, d’une libération de 5 000 prisonniers par l’AFC/M23 est restée lettre morte; Kinshasa dénonce le «mixage» entre forces régulières et milices sur certaines listes. Ces points, pourtant simples en apparence, se heurtent à la méfiance réciproque. L’accès humanitaire aux Kivus -troisième sujet majeur- est lui aussi bloqué.
La conférence de Paris de l’automne 2025 avait promis la réouverture de l’aéroport de Goma pour faciliter l’acheminement de l’aide. L’AFC/M23 a aussitôt rappelé qu’elle contrôlait la piste et qu’aucune réouverture n’était possible sans son accord. En Suisse, les médiateurs tenteront de transformer ces postures en engagements tangibles. Mais l’expérience récente montre combien il est difficile de convertir des promesses en accès effectifs sur le terrain.
Une impasse politique lourde de conséquences
Les cinq autres points du protocole collent aux fractures les plus profondes: identité, citoyenneté, retour des déplacés, réformes de gouvernance, et arrangements sécuritaires. L’AFC/M23, forte militairement, pose des revendications radicales -réforme de la gouvernance, pistes fédéralistes- inacceptables pour Kinshasa.
Pour le président Tshisekedi, signer un accord qui signifierait des concessions territoriales ou institutionnelles serait politiquement explosif. Résultat: l’un est trop faible pour concéder, l’autre trop puissant pour abandonner ses positions -un équilibre mortifère qui alimente la stratégie de temporisation de la rébellion.
Washington, ultime recours?
Face à cette impasse, un acteur extérieur apparaît comme le possible «game changer»: les États‑Unis. La présence annoncée de représentants américains à la table suisse -et leur capacité à mettre en œuvre des mesures de pression- pourrait peser sur la mise en application des accords.
Si Washington accepte ce rôle de gendarme, sa crédibilité sur le dossier congolais sera en jeu. En cas d’échec suisse, la responsabilité des médiateurs et des parrains internationaux risque de peser lourd.
AfricaNews/Afrikarabia
