
La nuit tombe, le fleuve murmure, et parfois une traversée suffit à dénouer des carrières. Willy Bakonga et Papy Mantezolo ne se sont jamais concertés pour tenter d’échapper à la justice, mais leurs trajectoires se répondent: l’un bloqué à Maya‑Maya, l’autre stoppé à la frontière kinoise. Deux arrestations spectaculaires qui dessinent les nouveaux contours d’une justice contrainte de suivre ses dossiers au‑delà des rives.
Maya‑Maya, la traversée qui a tourné court
En août 2024, Willy Bakonga, ancien ministre de l’Enseignement primaire et ancien ministre des Sports, croyait tenir sa planche de salut en quittant Kinshasa sur la pointe des pieds. La boucle se brise à Maya‑Maya: débarqué d’un vol d’Air France à la demande des autorités de la République Démocratique du Congo, il est interpellé alors qu’il tentait de gagner Paris.
Accusé de détournement des fonds destinés à la gratuité de l’enseignement primaire -salaires versés à des enseignants fictifs, écoles inexistantes, fausses factures- Bakonga est devenu l’emblème d’une promesse sociale dont les caisses ont été pillées. Le rapport de l’Inspection générale des finances -IGF- avait déjà mis au jour des systèmes de fraude et poussé des partenaires comme la Banque mondiale à suspendre des versements. La médiatisation du dossier et la sévérité des premières condamnations témoignent d’une volonté de frapper fort: restaurer la confiance, dissuader. Pour Bakonga, Maya‑Maya n’a pas été un refuge: l’aéroport s’est mué en nœud judiciaire.
La pirogue motorisée qui ne démarre pas à la frontière kinoise
Dix‑neuf mois plus tard, Papy Mantezolo, ex‑président de l’Assemblée provinciale du Kongo Central, tente lui aussi une évasion, par voie fluviale. Accompagné de deux frères et d’un projet de fuite organisé, il est arrêté au moment où sa pirogue devait traverser vers Brazzaville, passeport rouge et visa chinois en main.
Recherché pour détournement présumé lié à l’achat d’un terrain destiné au futur siège de l’Assemblée, Mantezolo a vu sa chute politique précipitée par une éviction votée par l’Assemblée provinciale, puis scellée par son interpellation. Différentes périodes, différents lieux d’interpellation mais même mode opératoire et même leçon: il n’y a plus d’abri garanti. Les itinéraires traditionnels d’évasion -aéroports, voies fluviales, escales régionales- peuvent être traqués avec succès.
Brazzaville, entre refuge et piège
Pourquoi Brazzaville? Sa proximité géographique et la porosité des liaisons fluviales en font une escale naturelle. Mais la capitale du Congo, que certains cherchaient comme terre d’exil, s’est révélée être aussi un lieu où la coopération judiciaire et les contrôles internationaux resserrent les mailles. Maya‑Maya, loin d’être une issue, s’est muée en verrou pour Bakonga.
Au‑delà du sensationnel: enjeux structurels
Ces arrestations ne sont pas de simples épisodes policiers. Elles mettent en lumière des fragilités systémiques: la porosité des institutions, la captation des ressources publiques à grande échelle, la vulnérabilité des grands projets sociaux face à la fraude, et l’importance de la coordination régionale pour lutter contre l’impunité.
La gratuité de l’enseignement -promesse sociale majeure- a mobilisé des fonds considérables et révélé des circuits de prédation: sans transparence, contrôle et traçabilité, les projets publics deviennent des proies. La rapidité des poursuites et la médiatisation des procès répondent à une exigence de réparation et de dissuasion. Mais la sanction ne suffit pas: il faut renforcer les contrôles préventifs, améliorer la gestion des marchés publics et protéger les lanceurs d’alerte.
Dimension régionale et coopération
Ces dossiers soulignent aussi la nécessité d’une coopération transfrontalière effective. La gestion des flux de personnes et d’argent entre Kinshasa et Brazzaville exige des mécanismes partagés: alertes entre services, suivi des vols, contrôle des embarcations fluviales et procédures d’extradition opérationnelles. Tant que ces outils feront défaut, certains tenteront encore de s’échapper.
Symbole et avertissement
Bakonga et Mantezolo sont devenus, chacun à leur manière, des symboles des limites actuelles du pouvoir et de la porosité entre sphère publique et intérêts privés. Leur chute publique est un avertissement: l’État peut et doit poursuivre les dossiers sensibles, jusque dans les aéroports et sur les rives. Mais la véritable victoire sera de rendre ces poursuites superflues en érigeant des garde‑fous durables.
Bakonga a été rapatrié, jugé et condamné à trois ans de servitude pénale pour «transfert illicite de fonds à l’étranger». Coïncidence ou hasard de calendrier, l’ancien PPRD a tenu un meeting de rentrée politique dimanche à Kinshasa, quelques heures après le malheur qui s’est abattu sur Mantezolo. Ce concours de circonstances a sans doute ravivé un douloureux souvenir pour celui qui se croyait à l’abri de la mémoire collective et qui, ces dernières semaines, se bat pour se rapprocher du pouvoir en prônant un changement constitutionnel.
KISUNGU KAS
