
L’occasion était trop belle. À Washington, Félix Tshisekedi a reçu jeudi une ovation en direct, devant les caméras du monde, lors du National Prayer Breakfast, le très sélect «petit‑déjeuner national de prière», à la demande personnelle du président américain Donald Trump, debout pour tenir le discours traditionnel. Pendant ce temps, le président du Rwanda, Paul Kagame, habitué du rendez‑vous, présent notamment à l’édition 2024, n’était pas convié cette année et, absent des discussions ministérielles sur les minéraux critiques, a dénoncé depuis Kigali une mise à l’écart et récusé les accusations de pillage des ressources de la République Démocratique du Congo.
La scène américaine a offert cette semaine un contraste saisissant: à Washington, la mise en lumière de Félix Tshisekedi a été perçue comme un signal américain fort, alors qu’à Kigali Paul Kagame a tenu un discours virulent, se plaignant d’avoir été écarté des principales discussions régionales et rejetant les accusations portées contre son pays.
À la demande de Donald Trump!
Jeudi, lors du National Prayer Breakfast à Washington, Félix Tshisekedi a été chaleureusement applaudi. L’ovation, filmée et diffusée en direct par les caméras de télévision, a été sollicitée personnellement par le président Donald Trump. Selon les images et les témoignages, le président américain a invité l’assistance à saluer son homologue congolais en ces termes: «Monsieur le président, pourriez‑vous vous lever, s’il vous plaît?», lui a-t-il lancé.
«Vous êtes courageux et nous vous remercions d’être ici. C’est un grand honneur», a encore dit Trump, saluant «un homme brave». Le président américain a ensuite dit connaître les épreuves traversées par son homologue de la République Démocratique du Congo, faisant allusion à la situation sécuritaire dans l’Est du pays: «Je sais ce que vous avez traversé. Je connais très bien cette situation. C’était difficile, très difficile, et cela a duré de nombreuses années».
Estimant toutefois que «les choses évoluent plutôt bien», Trump a reconnu que «rien n’est facile» et a rassuré: «de temps en temps, je dois vous appeler pour que nous réglions certaines choses, mais tout va s’arranger». Donald Trump s’est enfin dit convaincu que «ça va bien se passer».
Ayant fait le tour du monde, l’image d’un dirigeant congolais acclamé en prime time a été lue par certains observateurs comme un message subtil adressé à Kigali, alors que, d’après plusieurs médias, des responsables américains menacent d’imposer des sanctions plus sévères à l’encontre de responsables rwandais, Paul Kagame inclus.
À l’issue d’une réunion mercredi avec Tshisekedi, le républicain Chris Smith, président de la sous‑commission Afrique de la Chambre des représentants, a exhorté l’administration Trump à décréter des sanctions ciblées contre des dirigeants rwandais -y compris potentiellement le président Paul Kagame lui‑même- en raison du non‑respect persistant des Accords de Washington pour la paix et la prospérité, signés en décembre 2025 entre Kinshasa et Kigali. Les honneurs faits à Tshisekedi interviennent parallèlement à la réunion ministérielle du 4 février 2026, présidée par le secrétaire d’État Marco Rubio et consacrée aux minéraux critiques dans le cadre du «Project Vault», initiative américaine visant à sécuriser des réserves de terres rares, de cobalt et de lithium.
Les États‑Unis, de concert avec leurs partenaires et alliés, se sont engagés à remodeler le marché mondial des minéraux critiques et des terres rares. Le secrétaire d’État Marco Rubio, accompagné du vice‑président J. D. Vance, du secrétaire au Trésor Scott Bessent, du secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum, du secrétaire à l’Énergie Chris Wright et de l’ambassadeur Jamieson Greer, représentant américain au commerce, a accueilli des représentants de 54 pays et de la Commission européenne, dont 43 ministres et autres responsables, lors de la réunion ministérielle sur les minéraux critiques de 2026. Réputé premier exportateur de coltan en Afrique et dans le monde pendant cinq années consécutives, le Rwanda n’a pourtant pas été associé à ces discussions.
À Kigali, le 5 février, l’ouverture du dialogue national Umushyikirano a servi de tribune à Paul Kagame pour exprimer son mécontentement. Non convié à la réunion américaine, le président rwandais a dénoncé ce qu’il a qualifié de marginalisation: «La communauté internationale traite Tshisekedi comme un enfant gâté», a‑t‑il déclaré.
Il a nié que les «mesures défensives» rwandaises aient pour but l’exploitation des minerais de la République Démocratique du Congo et a affirmé que si son pays exploitait ces ressources, «le Rwanda serait cent fois plus riche». Kagame a cependant manqué d’expliquer comment, en 2023, son pays a dépassé la République Démocratique du Congo avec 2 070 tonnes de coltan exportées, contre 1 918 pour son voisin, selon des statistiques officielles des organisations spécialisées. C’était la cinquième fois depuis 2014 que Kigali exportait plus que Kinshasa.
Rhétorique victimaire et défiance
Le Rwanda fait face depuis plusieurs mois à des accusations répétées -émanant de la République Démocratique du Congo, d’ONG et de rapports d’experts des Nations unies- de soutien aux rebelles de l’AFC/M23 et de présence militaire sur le sol congolais. Le gouvernement rwandais rejette ces allégations, invoquant des raisons de sécurité liées notamment aux ex‑Forces démocratiques de libération du Rwanda -FDLR. Les discussions autour d’éventuelles sanctions internationales ont durci le ton diplomatique entre Kigali et Washington.
L’ovation télévisée accordée à Tshisekedi et l’attention portée par l’administration américaine aux ressources de la République Démocratique du Congo renforcent la visibilité de cette dernière sur l’échiquier géostratégique. Pour Kigali, ce repositionnement, perçu comme un retrait de soutien occidental, alimente la rhétorique victimaire et la défiance. Reste à voir si les pressions -diplomatiques ou économiques- pourraient conduire à une désescalade par la voie des négociations ou à un durcissement des positions dans la région.
Entre succès diplomatiques et discours de défi, la question se pose désormais publiquement: Washington a‑t‑il choisi son camp, ou s’agit‑il d’un simple décalage de calendrier? Les décisions politiques et les annonces à venir, notamment sur d’éventuelles sanctions, devraient en dire long sur la direction que prendra la diplomatie américaine en Afrique des Grands Lacs.
KISUNGU KAS

