
Le Conseil Supérieur du Portefeuille -CSP- est aujourd’hui au centre d’une polémique qui dépasse les cénacles techniques: son silence face à la dégradation de la gouvernance des entreprises publiques alimente des soupçons persistants de copinage et de complicité avec certains mandataires. Après près de 17 ans de contrôle exercé par la même équipe -alors que la loi limite les mandats à deux périodes de quatre ans-, l’institution donne l’image d’une forteresse figée, plus soucieuse de conserver des réseaux que de défendre l’intérêt public.
Le basculement de l’ordre établi est venu d’autres acteurs de contrôle. Sous l’impulsion de Jules Alingete à la tête de l’Inspection Générale des Finances -IGF-, des affaires longtemps étouffées ont été mises au jour. La Cour des comptes, relativement sortie de sa torpeur, a commencé à interpeller des gestionnaires jusque-là réputés intouchables. L’arrivée de Julie Mbuyi Shiku au ministère du Portefeuille tend à accentuer la pression: suspensions et mises en cause commencent à suivre. Fait troublant: aucune de ces mesures n’émane des contrôles internes du CSP, et ses auditeurs restent curieusement à l’abri de toute mise en examen.
Des contradictions lourdes interrogent la trajectoire de gestion. Le rapport «Portefeuille de l’État 2023» établit que LMC, CVM, RVA et MIBA relèvent de la gestion du CSP, avec des contrats de performance signés à cet effet. Et pourtant,
paradoxal majeur, aucun budget afférent à ces gestions n’a été transmis à la Cour des comptes pour 2023, 2024 et 2025. «Comment justifier cette opacité alors que l’institution revendique un rôle actif dans la gestion? Qui protège ces zones d’ombre si l’auditeur de premier rang ferme les yeux?», interrogent des observateurs. Le constat va au-delà des cas isolés. La dégradation des participations publiques est patente: par exemple, la part de la République Démocratique du Congo dans la BCDC est passée de 28 % à 15 %, des entreprises restent sous perfusion, des subventions détournées. Pendant ce temps, les honoraires du CSP augmentent -un élément qui alimente l’hypothèse d’un système qui protège ses bénéficiaires plutôt que de restaurer la rentabilité des sociétés publiques. Les résistances au changement sont à la fois idéologiques et structurelles.
Lors des états généraux du Portefeuille, des résolutions ont engagé un affrontement avec l’Acte uniforme de l’OHADA, brouillant la frontière entre l’État en tant que puissance publique et l’État en tant qu’actionnaire. Des décisions ministérielles contestées et l’opposition au passage à la Gestion Axée sur les Résultats -GAR-, pourtant inscrite dans les décrets 13/055 et 13/056, révèlent une volonté de préserver des méthodes de «gestion prévisionnelle» qui profitent aux réseaux installés.
La GAR propose pourtant une voie claire: faire du CSP un contrôleur-conseiller, partenaire des ministères, garant des intérêts financiers de l’actionnaire État, avec suivis, évaluations et possibilités de contre-expertise. C’est précisément ce basculement qui inquiète les conservateurs du système actuel: perdre la main signifie perdre des rentes et des protections. Conséquence: experts bâillonnés, jeunes auditeurs intimidés, rapports arrangés, appareil institutionnel transformé en chasse-gardée. La responsabilité de mettre fin à cette inertie incombe aujourd’hui au ministère du Portefeuille.
Pour restaurer la crédibilité de l’institution, il faudra un renouvellement réel des équipes, la révision des listes de mission, la mise en place systématique de contre-expertises indépendantes et la tolérance zéro pour les conflits d’intérêts. Sans ces mesures, le CSP continuera de freiner la transformation des entreprises publiques et de mettre en péril une partie de l’avenir économique du pays. Le temps des demi-mesures est révolu. Si l’État veut sortir de l’impasse, il doit choisir entre la pérennisation d’un système de connivence et l’affirmation d’une gouvernance transparente, efficace et tournée vers l’intérêt général.
KISUNGU KAS