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Ribio Nzeza: ses propositions pour faire du secteur culturel un important pourvoyeur des recettes et pour sa relance post-Covid

Le secteur culturel et créatif RD-congolais est frappé de plein fouet par la crise sanitaire mondiale. Ribio Nzeza Bunketi Buse, Professeur à l’Université Catholique du Congo -UCC-, a évalué les dégâts au travers d’une enquête menée en ligne et dont les résultats révèlent qu’en trois mois, ce secteur a enregistré une perte de 44.374.287 dollars américain. Dans un entretien avec AfricaNews, il analyse la situation et fait des propositions pratiques pour la relance du secteur et pour en faire un important pourvoyeur des fonds. 

Avec la Covid-19, le secteur culturel est aux arrêts. Quelles sont les incidences d’une telle situation?

Cette situation a une triple incidence. En premier lieu au niveau macro, l’économie nationale est privée des flux financiers que le secteur aurait injectés suite aux activités reportées ou annulées. En second lieu, l’emploi en pâtit car des milliers de personnes sont mises au chômage partiel voire même sont devenues sans emploi. Ce qui entraîne une baisse drastique des revenus au niveau des ménages. C’est cette troisième incidence qui est sociale. Il ne faut pas non plus oublier que le secteur contient beaucoup de travailleurs indépendants évoluant dans l’informel et qui vivent à la tâche ou au contrat.

Sur la vie des opérateurs culturels, une conséquence fondamentale est la baisse de la productivité. Elle s’explique notamment par la diminution ou le manque de revenus pour investir, l’accès difficile aux lieux professionnels de création/production à cause des restrictions de mouvements, etc. Paradoxalement pour la «création», premier maillon de la chaîne des valeurs dans l’économie culturelle, le confinement constitue une période inattendue mais précieuse où les opérateurs culturels mijotent des services et produits qu’ils lancent dès maintenant ou qui le seront à la reprise normale des activités. Donc, tout n’est pas perdu. D’ailleurs, au niveau de la distribution et de la consommation dans le spectacle vivant, le numérique offre une alternative pour faire face à l’inexistence d’un marché physique supprimée par les mesures liées aux rassemblements publics. Le défilé de mode en 3D sans podium ni mannequin d’Anifa Mvuemba pour sa collection Pink Label Congo et le concert payant en ligne d’innoss’B par Likyan TV sont des exemples.

Les résultats d’une enquête, menée par vous, ont révélé que le secteur culturel et créatif RD-congolais a perdu 44.374.287 dollars au deuxième trimestre 2020. Comment avez-vous procédé pour trouver cette somme?

Le cumul des montants déclarés par les 101 répondants à l’enquête en ligne comme investissements prévus pour la réalisation de leurs activités -annulées ou reportées- de mars à juin 2020 donne 6.656.143 USD. Cet échantillon des 101 répondants constitue 15% des 650 opérateurs culturels enregistrés sur les listes du Collectif des artistes et des culturels -CAC. Ramené à cette population totale -650 équivalent à 100%-, le montant global passe de 6.656.143 USD à 44.374.287 USD.

Qui ont participé à cette enquête?

Des opérateurs culturels -entreprises, associations et travailleurs indépendants- issus de plusieurs provinces offrant une représentation géographique diversifiée: l’Ouest avec Kinshasa et Kongo-central, le Nord avec le Nord-Ubangi et la Tshopo, le Centre avec le Kwilu et le Kasaï central, le Sud avec le Haut-Katanga ainsi que de l’Est avec le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Ils se répartissent également en dix secteurs -cinéma, audiovisuel, arts visuels, arts du spectacle vivant, édition, numérique, évènementiel et communication, musique, mode et design, et patrimoine culturel.

Si le secteur culturel, à lui seul, peut mobiliser jusqu’à 45 millions de dollars pratiquement, comment expliquer qu’il ne soit pas porteur des fonds conséquents pour la réalisation du budget national?

La problématique est de capter les flux financiers venant du secteur culturel et créatif. Il y a des préalables dont une gouvernance efficace avec un cadre légal et réglementaire à jour, une politique culturelle nationale, des politiques publiques sectorielles -musique, cinéma, numérique, etc.- ainsi que la formalisation et l’enregistrement des entités de production culturelle et créative, car plusieurs évoluent dans l’informel. Ce n’est qu’au terme d’un tel exercice que les dividendes de la culture pourront devenir évidentes et contribuer au budget de l’Etat. En effet, c’est une manne qui échappe, car il n’y a pas de système de traçage et de captation efficace. Par ailleurs, avant de penser avoir une pression fiscale satisfaisante sur le secteur culturel, il convient de le rendre attrayant et attractif avec un Doing business approprié et d’autres mesures incitatives.

A l’allure où évolue la pandémie en RD-Congo, pensez-vous que le secteur culturel reprendra du service avant la fin de l’année en cours?

Pandémie ou pas, le secteur culturel et créatif RD-congolais tourne. C’est plutôt le rythme qui est ralenti. L’ouverture des équipements culturels comme les salles de spectacle, les musées et autres lieux dépend étroitement de la levée totale ou partielle des mesures de prévention par les autorités. Le plus grand problème est aussi la capacité de réunir à temps les conditions en termes d’appui financier et de soutien technique pour permettre une reprise effective. Il n’est pas à ignorer que le financement provient en gros du secteur privé et de la coopération internationale. Il faudra s’attendre à la relance de l’économie, le Programme multisectoriel d’urgence d’atténuation des impacts de la Covid-19 aidant, qui va stimuler le secteur privé, un des grands clients des opérateurs culturels principalement dans la communication et évènementiel, l’audiovisuel et le numérique. Cela dépendra aussi du moment où les centres culturels européens et autres agences de coopération culturelle reprendront du service pour soutenir les acteurs évoluant principalement dans le Patrimoine culturel, le théâtre, le cinéma et les arts visuels. Alternativement, pourquoi ne pas disposer d’un Fonds spécial d’urgence pour la culture? Paradoxe: elle est appelée à la rescousse pour sensibiliser contre la pandémie mais oubliée quand il s’agit d’un plan de relance. 

Propos recueillis par Laurent OMBA

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