Le rêve d’une capitale neuve au cœur de la forêt de Bornéo devait être la vitrine d’une Indonésie moderne et résiliente. Trois ans après l’annonce du transfert administratif de Jakarta vers Nusantara, le chantier-phare lancé par l’ancien président Joko Widodo s’est mué en casse-tête politique et social: dizaines de milliards engagés, main-d’œuvre massive, et l’émergence de marchés clandestins -prostitution et jeux d’argent- qui mettent en lumière les limites d’une planification technique menée sans filet social.
À des milliers de kilomètres, la proposition radicale de Frédéric Bola pour Kinshasa, que l’ancien magistrat veut voir détruite et reconstruite, soulève les mêmes questions. Peut-on transformer une capitale par décret sans prévoir les effets humains et institutionnels d’un tel bouleversement? L’expérience de Nusantara offre des réponses douloureuses.
Un chantier gigantesque qui attire autant qu’il déstabilise
Lancé comme la grande opération d’État du XXIe siècle indonésien, Nusantara a déjà englouti quelque 28,5 milliards de dollars et attiré, dès 2022, près de 27 000 ouvriers mobilisés pendant de longs mois loin de leurs familles. Le flux de travailleurs, attendu mais insuffisamment encadré, a créé des dynamiques sociales imprévues: des quartiers informels ont poussé en périphérie, des commerces clandestins ont prospéré, et, selon des médias comme le South China Morning Post, prostitution et jeux d’argent se sont diffusés dans et autour du site.
À Kinshasa, les dernières des habitants délocalisés de Pakadjuma font part d’une activité de prostitution en gestation aux alentours de l’hôpital général de Kinkole. En Indonésie, les autorités locales s’efforcent de minimiser l’ampleur du phénomène. Pour les responsables du projet, les principales activités illicites se situent hors des limites officielles de la future capitale, dans le district de Sepaku. Les forces de l’ordre ont mené des interventions ponctuelles -démantèlement de quelques établissements après le Ramadan, selon les bilans officiels- sans pour autant endiguer le problème structurel: l’arrivée massive de travailleurs isolés, l’absence de services sociaux adaptés et la porosité des contrôles.
Quand la politique redéfinit les priorités
Autre leçon: la fragilité politique des méga‑projets. Le changement de chef d’État -de Widodo à Prabowo Subianto- a modifié la donne budgétaire. Prabowo, focalisé sur la sécurité alimentaire et le logement abordable, paraît moins enclin à consacrer d’importantes ressources à Nusantara.
Le symbole est éloquent: la cérémonie du 17 août, journée de l’Indépendance, est revenue à Jakarta l’année dernière. Les projets pharaoniques dépendent autant de la continuité politique que de la robustesse des mécanismes de financement: sans cela, les chantiers peuvent être ralentis, redimensionnés, voire abandonnés.
Le plan Bola face aux mêmes risques indonésiens
Le diagnostic de Frédéric Bola pour Kinshasa est sans concession: la ville, selon lui, est en proie à un désordre urbain entretenu par des projets de façade et des pratiques de blanchiment foncier qui demanderaient une réponse radicale: une démolition-reconstruction coordonnée sur 10 à 20 ans, menée par l’État, avec refonte du plan urbain, normes strictes et expropriations pour utilité publique. Il conditionne cette entreprise à une justice indépendante et à des dirigeants intègres. Là où Nusantara sert d’avertissement, trois dynamiques doivent retenir l’attention.
Primo: L’équation main-d’œuvre / services révèle qu’un chantier n’est pas neutre
Les grands chantiers mobilisent des hommes et des ressources qui génèrent des économies informelles. Sans dispositifs de logement temporaires, d’accès aux soins et de régulation, ces mobilités produisent des «externalités»: tensions sociales, insécurité et développement d’activités clandestines. Pour Kinshasa, tout plan de démolition-reconstruction doit impérativement intégrer un plan social opérationnel, des solutions de relogement temporaire et des services publics renforcés dès la phase chantier.
Secundo: L’utilité publique doit être encadrée par des garanties juridiques
L’expropriation massive revendiquée par Bola rappelle la nécessité de procédures claires: expertise indépendante, indemnisation juste, voies de recours, et évaluation d’impact social et environnemental. Nusantara montre que la capacité du pouvoir à faire appliquer des normes ne suffit pas; il faut aussi la légitimité et des garde-fous pour protéger les plus vulnérables.
Tertio: Gouvernance et pérennité financière
Un projet décennal ou pluri‑décennal exige des mécanismes de financement à l’épreuve des alternances et des audits transparents. L’expérience indonésienne illustre le coût humain et financier d’un chantier mal arrimé aux priorités publiques réelles: quand l’agenda change, les ressources se réorientent. Pour Kinshasa, cela signifie sécuriser des engagements financiers internationaux, inscrire des clauses de continuité et prévoir des étapes réversibles plutôt qu’un tout ou rien.
L’économie informelle: régulation ou intégration?
À Nusantara, la fermeture des red-light districts sur Java a simplement dispersé des populations de travailleuses du sexe, rendant leur activité plus clandestine et plus difficilement suivie par les services de santé. Cette leçon est cruciale pour Kinshasa: la répression pure et simple risque d’empirer la vulnérabilité. Les alternatives incluent la formalisation progressive, des dispositifs de protection sociale et des programmes d’insertion économique pour amortir les chocs. Les alertes autour de l’hôpital général de Kinkole doivent être prises au sérieux.
Vers une méthode graduée plutôt qu’un saut dans l’inconnu
L’ambition de Frédéric Bola -attaquer les désordres urbains à la racine- n’est pas dénuée de pertinence face aux défaillances actuelles. Mais l’exemple de Nusantara impose un principe de prudence méthodologique: «phaser le projet, conduire des opérations pilotes, multiplier les études d’impact et engager une concertation large, afin de mesurer et corriger les effets sociaux à chaque étape. Sans ces étapes, la promesse d’une métropole modèle risque de se fracasser contre la réalité des populations», suggère le chroniqueur judiciaire Smeth Kusolika.
La transformation d’une capitale est une opération politique autant que technique. Nusantara rappelle que la réussite tient à trois leviers conjoints: une planification rigoureuse, un filet social protecteur et des institutions capables d’assurer continuité et transparence. À Kinshasa, raser pour rebâtir ne devrait pas se résumer à une formule spectaculaire; c’est un chantier de long terme qui exigera garanties juridiques, montages financiers résilients et surtout, une stratégie claire pour protéger ceux qui, le premier, risquent d’être déplacés par la modernité.
YA KAKESA


