
C’est l’une des frontières les plus rentables du pays. Et aujourd’hui, l’une des plus surveillées. À Lufu, territoire de Songololo au Kongo Central, porte d’entrée massive des marchandises venues d’Angola, le Programme National d’Hygiène aux Frontières -PNHF- est dans la tourmente.Une correspondance au ton très ferme, enregistrée à l’Inspection Générale des Finances -IGF- le 10 septembre 2026 sous le n°9173, demande un audit complet du poste de Lufu. Son auteur: Ben Kuzangulu, président national du Mouvement Libre de la Jeunesse Congolaise -MLJC. Sa cible: la gestion financière et administrative du poste.
Le courrier n°003/KIN/MLJC/PN/2026, adressé à la Directrice Nationale du PNHF, avec copie au ministre de la Santé, au Secrétaire Général et à l’IGF, liste quatre griefs majeurs qui, s’ils sont avérés, dessinent un système opaque de gestion des recettes publiques.
BGFI, EQUITY, CADECO, TMB: jeu trouble et le mystère DDVR
Tout tourne autour de la DDVR. Derrière ce sigle barbare se cache le nerf de la guerre: le Droit de désinfection, dératisation, désinsectisation, vaccination et autres prestations d’hygiène aux frontières. C’est, en clair, la redevance sanitaire que paie chaque camion, chaque moto, chaque colis de marchandises qui franchit Lufu. C’est la recette principale du poste. Le mécanisme est simple: 95% des recettes DDVR doivent être reversées au Trésor public, et 5% restent sur place en rétrocession pour le fonctionnement du poste et les primes des agents. C’est précisément ce compte des 5% qui fait l’objet du premier grief. Selon le MLJC, il aurait été transféré de BGFIBank vers Equity Bank «sous l’initiative du Coordonnateur provincial, Dr Romain Mvemba Mvemba». Un transfert qui aurait eu pour effet de priver «certains membres du personnel du poste et du bureau de coordination» d’accès aux informations sur les mouvements de fonds.
Le MLJC demande à l’IGF de vérifier: qui est le titulaire réel de ce compte Equity? Qui est habilité à signer? Où va l’argent de la DDVR? Et surtout, les parts revenant au Trésor et aux agents sont-elles effectivement versées?
Deuxième circuit, plus ancien et tout aussi opaque: la CADECO. Toujours selon la missive, un compte ouvert dans cette institution financière aurait longtemps centralisé l’intégralité des recettes DDVR de Lufu avant toute répartition. Le MLJC y évoque des opérations «assimilables à des avances, prêts ou dettes», des transferts vers d’autres comptes, et même l’existence d’une dette présumée laissée au nom du service.
Face aux contestations internes, les opérations auraient ensuite été déplacées vers la TMB Bank. D’où la demande d’une enquête bancaire croisée chez quatre établissements: BGFI, Equity, CADECO et TMB. Relevés bancaires, bordereaux de versement, ordres de transfert, justificatifs de retrait: le MLJC veut que tout le parcours de la DDVR soit retracé, depuis l’ouverture des comptes jusqu’à aujourd’hui.
Le coordonnateur provincial sur la sellette
Au-delà des comptes, c’est la gouvernance qui est dénoncée. La lettre pointe directement le Dr Romain Mvemba Mvemba, coordonnateur provincial du PNHF Kongo Central. Alors qu’un chef de poste est officiellement nommé à Lufu, c’est le coordonnateur qui, selon les informations recueillies par le MLJC, «continuerait à exercer une influence directe sur la gestion quotidienne». Décisions sur la taxation des marchandises, perception des recettes DDVR, affectation et mutation du personnel: tout remonterait à Matadi. Une confusion des rôles qui, si elle est confirmée, violerait les procédures administratives du PNHF. Le MLJC demande que la mission d’enquête vérifie la répartition effective des responsabilités.
Contactée, la ceinture du coordonnateur assure qu’il est «serein et prêt à recevoir toute mission de contrôle». Mais l’affaire tombe mal. Le PNHF est un service stratégique, en première ligne contre les épidémies. Et Lufu, avec Yema, Matadi et Boma, est l’un des postes qui génère le plus de recettes au Kongo Central. Chaque jour de mauvaise gestion présumée de la DDVR est une perte sèche pour le Trésor. Dans sa conclusion, le MLJC insiste: sa démarche «n’a nullement pour objectif de porter une accusation définitive». Elle vise à «faire toute la lumière» et à «préserver la crédibilité du PNHF». L’IGF, désormais saisie, a entre les mains un dossier à haut risque: vérifier si, à Lufu, l’hygiène des comptes de la DDVR est aussi irréprochable que celle qu’on exige aux frontières.
YA KAKESA






