
Indigné par la prise de Goma par le M23 avec l’appui actif du Rwanda, le Parlement européen a convoqué jeudi une Session extraordinaire consacrée à la situation sécuritaire et humanitaire au Nord-Kivu. À Strasbourg, le Bureau a proposé de prendre des sanctions concrètes contre le Rwanda, poussant Bruxelles, le siège du Conseil de l’Union européenne, à sortir de sa torpeur et à sauver l’image écornée des 27, pris à partie par la député nationale française Marine Le Pen pour recel des minerais stratégiques pillés en République Démocratique du Congo par le Rwanda.
Le Bureau Roberta Metsola a proposé aux membres du Parlement des sanctions fortes à l’endroit de Kigali. Entre autres, la suspension du mémorandum UE-Rwanda signé en février 2024 portant sur 5 domaines de collaboration, notamment l’intégration de chaînes de valeur durables pour les matières premières et le soutien à la diversification économique, garantissant le bon fonctionnement et la durabilité de ces chaînes de valeur, puis la coopération en vue de parvenir à une production et une valorisation durables et responsables des matières premières critiques et stratégiques. Une vraie menace contre l’économie du pays de Kagame.
Strasbourg suggère aussi de suspendre toutes les manifestations sportives internationales prévues cette année au Rwanda dans le souci d’utiliser ces pressions concrètes et obtenir la stabilité. Un autre éventuel séisme pourrait secouer Kigali si pareille sanction tombait. Et pour cause: le Rwanda se verrait retirer l’organisation des championnats de cyclisme sur route préparés de longue date et programmés du 21 au 28 septembre de cette année sur son territoire. Pour la première fois de l’histoire, un pays africain va accueillir cette prestigieuse compétition. Le Rwanda s’est vu attribuer son organisation en septembre 2021. Plusieurs épreuves -contre la montre individuel et par équipes, courses en ligne- pour différentes catégories féminines et masculines -élite, juniors, moins de 23 ans- doivent se dérouler à Kigali et dans ses environs. Les championnats ne rassembleront pas seulement des cyclistes d’élite du monde entier, mais devront offrir également une plateforme pour promouvoir le Rwanda comme un centre florissant pour le tourisme, l’investissement et les opportunités. Les rater serait un vrai châtiment.
Ces éventuelles punitions viendraient aussi briser le rêve du pays d’organiser, à son tour, une épreuve de Formule 1. Du 9 au 13 décembre, les acteurs des sports automobiles étaient réunis à Kigali Convention Center pour la cérémonie annuelle de remise des prix de la fédération internationale de l’automobile -FIA- et avaient pu apprécier le circuit de karting installé pour l’occasion dans la capitale rwandaise et la présentation d’une voiture de course «made in Rwanda». A cette occasion, le pilote néerlandais Max Verstappen avait reçu son quatrième trophée de champion du monde de Formule 1, directement des mains du président Paul Kagame.
Demande de ne pas trahir le peuple de la République Démocratique du Congo
Pour le Bureau du Parlement européen, l’Union Européenne doit promouvoir la paix et ne doit pas être un observateur passif de la crise qui endeuille la République Démocratique du Congo depuis trois décennies. «Ne trahissons pas le peuple congolais», a exhorté la présidente de la séance, disant craindre l’impact de cette guerre sur l’Europe, déjà confrontée aux problèmes migratoires mais tout aussi intéressée par les minerais critiques et qui doit redouter la concurrence américaine et chinoise.
Présent à ces travaux qui se poursuivent encore, le représentant spécial de l’Union européenne dans les Grands lacs, Johan Borgstam, a jugé «inexplicable l’inaction de l’Union Européenne». «La présence des troupes RDF sur le sol congolais est intolérable. La réalité est complexe. Il y a un chevauchement politique et économique. Le Rwanda profite des régions minières au Nord-Kivu. En RDC, on parle des minerais du sang. Le Rwanda y était actif avant même le M23. Il y a aussi le rôle complexe de l’Ouganda. Le rapport entre le Rwanda et le M23 est peu clair. Il y a une crainte liée à l’instabilité, il y a un manque de coordination entre les processus que l’Union européenne soutient. Il faut tenir compte du rôle de tous les observateurs», a plaidé Johan Borgstam.
Du même avis que la présidente de la séance, le représentant spécial de l’Union Européenne dans les Grands a lui aussi recommandé des pressions robustes sur le Rwanda. «Plusieurs leviers sont là économiques ou politiques qu’on peut envisager. Le travail se fait pour prendre des mesures», a-t-il encore dit, demandant de passer un message fort aux autorités rwandaises.
Intervenant par visioconférence, Bintu Keita, la cheffe Monusco, a rappelé son intervention dimanche au Conseil de sécurité de l’ONU, demandant à son tour des actions concrètes et insistant sur un règlement politique concerté du conflit.
«Au moment où je vous parle, le M23 et l’armée rwandaise étendent leur contrôle sur la zone. Le M23 est à Kalehe, à 65 km de Bukavu. La Monusco n’a pas des capacités pour défendre la ville. La situation humanitaire et sécuritaire dans et autour de Goma est préoccupante», a-t-elle précisé, déplorant le viol contre une centaine de femmes et prévenant contre le risque de prolifération des armes et d’un désastre humanitaire.
YA KAKESA
