
La levée du moratoire sur la peine de mort en RD-Congo, annoncée via une circulaire de la ministre d’État en charge de la Justice, après avis favorable du gouvernement à la requête du Conseil supérieur de la Défense, continue de faire jaser. Sur les antennes de la télévision catholique «KTO», Fridolin Cardinal Ambongo, Archevêque métropolitain de Kinshasa, a vivement critiqué cette position rétrograde de Kinshasa. «C’est un pas en arrière», a tranché l’ancien vice-président de la Conférence des évêques de la RD-Congo. Ce conseiller du pape François ne comprend pas comment un «gouvernement responsable -a pu- lever une telle option pour punir des gens qu’on appellerait des traitres».
Ambongo a notamment évoqué la portée large de la notion de traitre qui, selon lui, s’applique surtout à «ceux qui sont au pouvoir» et «ne servent pas les intérêts de peuple». Le cardinal a dit aussi craindre que cette «notion floue» de traitre vienne légitimer des «règlements de comptes».
Pas en arrière, c’est aussi l’avis de l’avocat Jean-Claude Katende. Président de l’ASBL Association africaine des droits de l’Homme -ASADHO-, Katende a vu en cette levée un «véritable recul» pour un pays qui draguait les rangs des abolitionnistes. «La RD-Congo viole ses engagements en matière de protection des droits humains, d’une part, et la constitution de la République -article 61- qui interdit l’application de la peine de mort, d’autre part», a-t-il fait remarquer.
Les craintes des «dérapages» sont d’autant plus légitimes que plusieurs évoquent l’état de la justice pour laquelle le président de la République en personne, le magistrat suprême, a diagnostiqué des maux. «Notre justice est malade», disait Félix Tshisekedi, il y a moins d’un mois, sur les antennes de la télévision nationale. Plusieurs redoutent de voir des éventuels prévenus être «livrés à la mort certaine». Dans cette frange figure notamment le célèbre gynécologue Denis Mukwege, candidat à la dernière présidentielle. L’unique prix Nobel de la paix d’origine RD-congolaise a dénoncé une «mesure populiste» alors que la justice «est dysfonctionnelle».
Dans l’opinion, certains ne comprennent pas comment le pouvoir a pu effectuer ce virage à 360°. Pourtant, André Mbata, député national UDPS et secrétaire permanent de l’Union sacrée, a déposé depuis août 2019 une proposition de Loi portant abolition pure et simple de la peine de mort. «La RD-Congo ne tire aucun intérêt ni prestige à maintenir dans son arsenal juridique une peine de mort qu’elle n’a pas appliquée depuis 2003 et qui ne le sera plus jamais en raison de ses engagements internationaux surtout qu’au plan interne, la peine de mort est aussi devenue inconstitutionnelle. La peine de mort est une dérogation au droit à la vie. Au moment où le président de la République et les députés nationaux (…) ne jurent plus que par ‘Le peuple d’abord!’, la troisième législature de la troisième République accomplirait une mission historique en abolissant la peine de mort», justifiait celui qui était, à l’époque de la proposition, à la tête de la commission PAJ avant d’intégrer, quelques mois plus tard, le bureau de l’Assemblée nationale.
Entre cette proposition de Loi, du reste jamais examinée, et la levée du moratoire, suffisamment d’eau semble avoir coulé sous les ponts. Si la Société civile et l’Opposition crient au scandale, un mutisme est curieusement constaté dans le camp de la majorité. De son côté, le gouvernement justifie cette levée par «la situation sécuritaire dans l’Est de plus en plus dégradante à cause de la trahison et de la complicité de certains officiers de l’armée RD-congolaise et autres autorités publiques». Cette levée est intervenue après 21 ans de break.
