Actualités

Corruption électorale sans frontières : un rapport d’Ebuteli révèle les abus des élections de décembre 2023

Un rapport percutant publié en mai 2025 par l’institut congolais Ebuteli expose les dérives des élections de décembre 2023 en République démocratique du Congo (RDC). Malgré les déclarations officielles sur la transparence, les chercheurs mettent en lumière une « corruption électorale sans frontières » qui, plutôt que de renforcer la démocratie, a transformé le scrutin en une vaste opération de clientélisme.

D’après le rapport, les Congolais n’ont pas participé à une véritable compétition démocratique, mais ont été plongés dans un « marché électoral » où les voix et les résultats se monnayent. « Les élections en RDC sont devenues un jeu de rente », déclare Ebuteli, qui dénonce la prévalence d’une logique financière détachée des enjeux politiques.

Les élections les plus coûteuses… et les plus corrompues

Avec un budget dépassant un milliard de dollars, les élections de 2023 se sont imposées comme les plus onéreuses de l’histoire du Congo. Elles sont également qualifiées de plus chaotiques : machines à voter surévaluées, résultats falsifiés, marchés publics attribués sans appel d’offres, juges et députés corrompus, électeurs payés pour leur vote.

« Jamais depuis 2006 le pays n’avait connu un tel degré de compromis du processus électoral », conclut le rapport.

Tshisekedi, architecte du système institutionnel

Les chercheurs détaillent le plan de Félix Tshisekedi pour contrôler le processus électoral : domination de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), contrôle sur la Cour constitutionnelle et influence dans les nominations au sein des services de sécurité.

La nomination de Denis Kadima à la tête de la CENI, malgré les mises en garde de la CENCO et de l’Église du Christ au Congo évoquant des « menaces et des tentatives de corruption », illustre ce verrouillage. Conséquence : des marchés publics attribués dans l’opacité (plus de 80 % de gré à gré), des surfacturations incroyables (jusqu’à 4 225 dollars l’unité pour les machines à voter, par rapport à 1 500 en 2018) et une centralisation excessive des décisions au sein d’un cercle restreint.

Une justice sous influence

La justice électorale semble tout aussi compromise. En mars 2024, la Cour constitutionnelle a annulé le mandat de 49 députés par voie judiciaire, souvent au profit d’individus proches du pouvoir.

« La justice électorale est devenue une simple chambre d’enregistrement des rapports de force », confie un magistrat cité dans le rapport. Des témoignages recueillis à Kisangani et Bukavu parlent d’invalidations arbitraires et de résultats manipulés, renforçant l’idée d’un appareil judiciaire instrumentalisé.

La corruption à tous les niveaux

La fraude ne se limite pas aux élites. Elle est aussi « décentralisée » : des électeurs acceptant de l’argent ou des biens pour leur vote, des agents de la CENI manipulant les résultats ou recrutés sur des bases clientélistes, des policiers précarisés forcés à extorquer.

Un agent temporaire de Kinshasa témoigne : « Notre superviseur nous a demandé de modifier les résultats en faveur de la femme d’un responsable de la CENI. Il a précisé que c’était ce supérieur qui l’avait fait nommer. »

Le double standard de la communauté internationale

Un des aspects les plus frappants du rapport est son analyse de la réaction internationale. Sous Kabila, la communauté internationale avait infligé sanctions et réprobations.

Sous Tshisekedi, malgré des irrégularités évidentes, elle a fait preuve d’une étonnante indulgence.

« L’ambivalence des partenaires occidentaux, sévères envers Kabila mais cléments envers Tshisekedi, soulève des questions sur la sincérité de leur engagement démocratique », dénoncent les auteurs de l’étude.

Un diplomate africain à Kinshasa enfonce le clou : « Quand Kabila manipulait les élections, c’était qualifié de dictature. Quand Tshisekedi agit de la même manière, on parle de stabilité. »

Ebuteli, un institut embarrassant pour Washington

Le rapport est d’autant plus explosif qu’il provient d’Ebuteli, un institut de recherche congolais soutenu par des partenaires américains (y compris des think tanks liés à l’université de New York). Cela signifie que Washington ne peut ignorer les conclusions de cette étude.

Si les États-Unis savent – et admettent de manière implicite à travers ce rapport – que Tshisekedi a été mal élu, leur silence public souligne un double standard : intransigeants face à Kabila, conciliants envers Tshisekedi.

Une incertitude sur l’accord minier

Cette ambiguïté a des conséquences significatives. Washington a misé sur Tshisekedi, en partie dans le cadre d’un accord minier stratégique visant à sécuriser l’accès américain au cobalt et au lithium congolais.

Cependant, en affirmant clairement que les institutions congolaises souffrent d’un grave déficit de légitimité, Ebuteli fragilise la crédibilité de cette coopération. « Comment les États-Unis peuvent-ils défendre un accord minier signé avec un gouvernement dont la légitimité démocratique est remise en question par leurs propres chercheurs ? », se demande un diplomate africain à Kinshasa.

Une légitimité compromise

À l’issue de cette enquête approfondie, le verdict est sans appel : la légitimité du pouvoir congolais issu du cycle électoral 2023-2024 est gravement entachée. Entre une CENI contestée, une justice suspectée de corruption et une classe politique focalisée sur la rente électorale, les institutions apparaissent affaiblies et discréditées.

« C’est tout le pays qui vit désormais au rythme de la rente électorale », conclut Ebuteli.

Pour restaurer une authenticité minimale, l’institut préconise des réformes significatives : indépendance réelle de la CENI, transparence du financement des partis, fiabilité de la biométrie, justice autonome face au pouvoir.

En attendant, la RDC semble condamnée à fonctionner dans un cruel paradoxe : organiser des élections qui, au lieu de renforcer la démocratie, sapent davantage la légitimité de ses institutions.

Aller au contenu PDF

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page